article comment count is: 0

Sport féminin : le ring du K.O déloyal

Le sport est censé être un espace de dépassement de soi, d’émancipation et de mérite. Pourtant, pour certaines athlètes, il devient aussi un terrain de domination, d’abus et de silence forcé. Derrière les entraînements, les compétitions et l’ambiance survoltée des stades, les violences sexuels s’invitent parfois là où on les attend le moins : les terrains de jeu.

Chaque année, le 8 mars revient avec son lot de discours, de promesses et de slogans célébrant les droits et la dignité des femmes. Partout dans le monde, les États et les organisations se joignent à cette commémoration devenue un symbole de la lutte pour l’égalité. Le Burundi ne fait pas exception. Mais, derrière les déclarations officielles, ne faut-il pas se demander ce qui reste du combat pour les droits des femmes, une fois la fête terminée ? La réalité demeure plus complexe, malgré une certaine avancée.

Depuis plusieurs années, Yaga s’efforce, à sa manière, de contribuer à ce combat pour la dignité et l’égalité. Non pas en se substituant aux organisations qui travaillent directement sur le terrain, mais en utilisant ce qui constitue sa force, en l’occurrence la parole publique, l’information et la mise en lumière de réalités que beaucoup préfèrent ignorer.

Plusieurs histoires marquantes ont ainsi été portées à l’attention du public. Les plus emblématiques sont entre autres le bannissement controversé d’Anniella Mukeshimana, alias Kirungo, les tribulations de Christella Ndayishimiye, une élève de Kirundo contrainte d’abandonner l’école à cause d’un éducateur prédateur sexuel ou encore les drames d’incestes et de féminicides qui ont coûté la vie à des femmes comme Sopatra Nakintije ou Nadine Bukuru.

Ces histoires ne sont pas racontées pour faire du sensationnel ou générer des vues. Elles rappellent simplement le fait qu’une société où une partie de la population vit dans la peur, la violence ou l’injustice ne peut prétendre à un développement véritablement inclusif.

À l’occasion du 8 mars 2026, Yaga a ainsi choisi de faire un coup de projecteur sur des réalités moins visibles, notamment dans un domaine que l’on imagine rarement concerné par les violences ; le sport.

Le sport, un terreau fertile pour les VBGs

Dans l’imaginaire collectif, le sport représente un espace d’émancipation, de discipline et de dépassement de soi. Pour de nombreuses jeunes filles, rejoindre une équipe sportive est une opportunité de gagner confiance en elles, de se construire et parfois même de rêver à une carrière. Mais derrière cette image positive se cache une réalité moins reluisante. Les témoignages recueillis dans le cadre de ce dossier révèlent que les VBGs existent aussi dans cette parcelle de la vie du Burundi.

Sur les terrains d’entraînement, dans les vestiaires ou dans les bureaux des fédérations sportives, certaines athlètes font face à des abus qui vont de la pression psychologique au harcèlement sexuel. Pourtant, très peu osent parler. La peur est omniprésente. Peur de perdre sa place dans l’équipe, peur d’être marginalisée, peur de compromettre une carrière naissante, etc. Dans un environnement où les rapports de pouvoir sont souvent déséquilibrés, dénoncer un abus peut rapidement se retourner contre la victime.

Lors de la préparation de ce dossier, la difficulté à recueillir des témoignages a été frappante. Plusieurs sportives ont accepté de parler, mais à condition de rester anonymes. D’autres ont tout simplement refusé de témoigner. Un exemple illustre bien cette chape de silence. L’équipe éditoriale avait envisagé de publier une enquête sur un entraîneur d’une école de Bujumbura qui avait tendance à transformer l’équipe qu’il dirigeait en harem. Mais les victimes ont préféré se taire. L’enquête a dû être abandonnée.

Celles qui ont osé parler

Certaines sportives ont accepté de raconter leur expérience malgré tout. Nelly-Arlette Ininahazwe, ancienne joueuse et représentante du handball féminin pendant douze ans, témoigne sans détour : « Les abus existent. Moi-même, j’en ai été victime lorsque je jouais encore, même si je ne me suis pas laissée faire. » Une ancienne basketteuse, que nous appellerons Léa Cindy pour préserver son anonymat, garde encore en mémoire une phrase qui résume brutalement la réalité auquel certaines athlètes sont confrontées : « Un coach m’a dit : “On ne couche pas, tu ne joues pas.” ». Mais toutes les sportives n’ont pas la même capacité de résistance face à ces pressions.

Marie Stella Gakima, présidente de la Fédération burundaise de rugby, évoque également des situations préoccupantes : « Un coach impliqué dans des pratiques abusives a été signalé il y a deux ans. Douze joueuses de cette équipe ont été suspendues sans que la fédération en soit informée. Certaines ont finalement abandonné le rugby. »

Ces situations révèlent l’absence ou l’inefficacité des mécanismes efficaces pour protéger les victimes et sanctionner les auteurs.

L’inégalité comme terreau des abus

Les violences dans le sport sont aussi liées à des inégalités structurelles. Dans de nombreuses disciplines, les sportives disposent de moins de moyens que leurs homologues masculins. Moins de soutien financier, moins de visibilité, moins d’encadrement professionnel. Cette précarité peut créer une dépendance vis-à-vis des entraîneurs ou des dirigeants.

Rebecca, nom d’emprunt d’une athlète ayant requis l’anonymat, résume cette réalité : « Beaucoup d’athlètes féminines vivent dans la précarité. Certaines personnes en position d’autorité exploitent cette vulnérabilité, tandis que d’autres abusent simplement du pouvoir que leur confère leur fonction. » Même lorsque leurs performances sont remarquables, les filles ne bénéficient pas toujours des mêmes opportunités que les garçons.

Briser le silence

Le problème des VBGs dans le sport n’est pas unique au Burundi. Mais le silence qui l’entoure le rend particulièrement difficile à combattre. Car le silence protège les agresseurs, isole les victimes et permet au système de continuer à fonctionner comme si de rien n’était. Briser ce silence devient donc une nécessité. C’est précisément l’objectif de ce dossier : ouvrir le débat, donner la parole aux sportives et rappeler une évidence trop souvent oubliée.

Aucun espace de la société ne devrait servir de refuge aux violences. Surtout pas les terrains de jeu !

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion