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Femmes et sport : jouer égal coucher ?

Derrière les terrains, les entraînements et les compétitions, certaines sportives racontent une réalité longtemps étouffée : chantage sexuel, abus d’autorité, relations imposées, silence collectif. Des faits que beaucoup disent connaître, mais que peu osent nommer publiquement. Loin des ovations des tribunes ou de la gloire du podium, des âmes souffrent. Témoignages croisés. 

Léa Cindy*, ancienne basketteuse, se souvient comme si c’était hier : « Un coach m’a dit ouvertement : “On ne couche pas, tu ne joues pas.” Bien sûr que je n’ai pas cédé. À l’époque, si tu n’étais pas une joueuse indispensable, tu devenais la victime par excellence. »

Refuser n’était pas sans conséquences : matchs manqués, carrière compromise, harcèlement, etc.

À cette période, explique la jeune dame, le sport féminin n’était pas considéré comme un métier. « On jouait souvent par pure passion. Donc pas trop d’exigence côté discipline, mais plus pour le plaisir. Ce n’était pas un travail qui te permettait de gagner ta vie. Les entraîneurs profitaient de cette situation pour séduire certaines joueuses, les entraînant dans des endroits où ils les saoulaient à l’alcool, afin d’en faire des proies faciles. » Elle nuance toutefois : « Aujourd’hui, je crois que ça a évolué. » Évolué ? Peut-être. Disparu ? Certainement pas.

Cindy déplore également la rareté de coaches féminins expérimentés. Selon Cindy, les femmes devraient être davantage encouragées à se lancer dans une carrière d’entraîneur, afin que les staffs des équipes féminines soient majoritairement composés de femmes. « Cela rassurerait beaucoup plus les joueuses », estime-t-elle.

L’abus de pouvoir

Rébecca*, jeune femme engagée dans le milieu sportif, ne laisse place à aucune ambiguïté : « Les abus sexuels dans le monde du sport féminin au Burundi sont bien réelles. Elles sont perpétrées par certains entraîneurs, des responsables d’équipes, voire des dirigeants de clubs et de fédérations. »

Elle identifie deux causes majeures : « Ces abus prennent souvent racine dans la précarité économique que vivent de nombreuses athlètes féminines. Certaines personnes en position d’autorité exploitent cette vulnérabilité, tandis que d’autres abusent simplement du pouvoir que leur confère leur fonction. »

À la question de savoir si des cas précis existent, sa réponse est sans équivoque : « Oui. Ces pratiques sont malheureusement connues de tous, bien qu’elles soient rarement dénoncées publiquement. »

Elle évoque un cas qu’elle connaît personnellement : « Je connais une situation où un membre d’une équipe féminine a mis enceinte une joueuse encore mineure, alors qu’elle était en classe de seconde fondamentale. »

Elle décrit également des pratiques courantes : « Il n’est pas rare de voir des présidents de clubs fréquenter des bistrots avec des joueuses. Sous couvert d’aide ou de soutien, ces relations cachent souvent des abus. Dans certains cas, des joueurs masculins servent même d’intermédiaires entre les dirigeants et les jeunes sportives, facilitant ainsi ces pratiques malsaines. »

 

Marie Stella Gakima, responsable du rugby féminin dans la Fédération burundaise de Rugby reconnaît par ailleurs être au courant de certains cas d’abus. « Un coach impliqué dans des pratiques abusives a été signalé il y a deux ans. 12 joueuses de cette équipe ont été suspendues sans que la fédération en soit informée. Malheureusement, certaines parmi elles ont abandonné le rugby pour du bon. »

Stella affirme que des actions ont été engagées pour prévenir les violences basées sur le genre. « Avec l’appui de World Rugby, nous avons intégré la lutte contre les VBG dans une  formation à l’endroit de 19 entraineurs. Une session spécifique y a été consacrée, avec des exercices pratiques », explique-t-elle.

Elle évoque également un acte d’engagement signé par les clubs avant chaque championnat, les obligeant à respecter les valeurs du rugby, dont la non-discrimination, ainsi qu’un code disciplinaire permettant de signaler les abus.

Carrières brisées, vies marquées

Une athlète qui tombe enceinte à la suite d’un abus est souvent contrainte d’abandonner ses études, lorsqu’elle en suivait, et de mettre fin, ou du moins de suspendre durablement, sa carrière sportive. « Elle peut passer au moins une année sans entraînement, ce qui compromet gravement ses performances futures », explique Rébecca.

Sur le plan psychologique, les conséquences sont lourdes : stigmatisation, moqueries, marginalisation sociale, rejet familial. « Ces traumatismes affectent durablement l’estime de soi et la santé mentale des victimes », ajoute-t-elle.

Des mécanismes existent, mais…

Rébecca reconnaît l’existence d’outils institutionnels : « Le Comité national olympique du Burundi, à travers la Commission Femme et Sport, a mis en place un code de conduite contre le harcèlement et les abus dans le sport. Une personne est également désignée pour l’écoute et l’accompagnement des victimes. »

Pour elle, les médias ont un rôle central à jouer : « Les médias ont ici une responsabilité cruciale de sensibilisation, d’information et de plaidoyer pour briser le silence. »

« Dans la pratique, nous n’avons pas encore mis en place un dispositif clair et suffisamment rassurant permettant aux joueuses de dénoncer directement les abus sans passer par leur club », admet Marie Stella Gakima de la fédération de Rugby.

Selon elle, les signalements restent rares, principalement en raison de la peur des représailles. « La présence d’une femme à la tête de la fédération est un premier pas, mais un cadre spécifique contre le harcèlement reste à renforcer », reconnaît-elle.

 « Le silence protège les agresseurs »

Le message de Rébecca est sans détour : « J’encourage les joueuses à oser dénoncer les abus dont elles sont victimes. Le silence protège les agresseurs. La parole est le premier pas vers la justice, la protection et le changement. »

Quant à Annette Ndayikunda, représentante du volleyball féminin, aucune plainte officielle n’a jamais été adressée à sa fédération. « Des murmures ont certes été entendues, mais aucun cas n’a été officiellement signalé. » déclare la cheffe.

Assez de quoi se convaincre que dans ce silence presque organisé, les violences ne disparaissent pas : elles se déplacent, se dissimulent et se perpétuent, sans cesse, sans crainte.

 

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