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Devant l’engrenage de la concurrence mémorielle, que faire ?

Au Burundi, la transmission des mémoires, particulièrement douloureuses, se fait le plus souvent dans le cadre de la socialisation en famille ou en communauté. Sevrés par un seul narratif dès leur bas âge, la plupart des jeunes tombent dans le piège de l’auto victimisation. Présenter un contenu pluraliste des souffrances des autres groupes pourra aider ces jeunes à comprendre que la souffrance n’est pas l’apanage de leurs seuls groupes.

Mwe ntaco mwabonye ! (Vous, vous n’avez rien vu ! Ndlr). Cette phrase revient souvent lorsqu’un Burundais lamda vous raconte comment sa famille a survécu   aux différentes crises qu’a connues le Burundi. En réalité, cette assertion cache un malaise profond lié à la gestion de la mémoire. Elle montre qu’il y a une catégorie de gens qui croit qu’elle a plus souffert qu’une autre quitte à vouloir s’arroger le monopole  de la souffrance.

 C’est le cas de Judith* et Abdallah *. La première est originaire de la Commune Shombo en Commune Karusi. Le 23 octobre 1993, son destin a basculé. Sa famille tutsie a été attaquée par certains voisins hutus. Ils ont tué son père, son grand père et sa grand-mère pour venger la mort de Melchior Ndadaye. Les bourreaux ont ensuite incendié leur maison et pillé leurs vaches. A 5 ans, elle s’est retrouvée dans le camp des déplacés de Karusi. Entourée par les gens qui avaient fui la même situation, elle avait développé progressivement une haine viscérale envers les hutus. Pour elle, ils étaient tous responsable de sa tragédie. Cependant, elle oubliait que c’est grâce à d’autres voisins hutus que le reste de sa famille a survécu. Ils les ont cachés au péril de leurs vies. C’est sa mère qui le lui a rappelé un jour. 

Adulte, elle a appris le phénomène de Kurya Iboro où les hutus étaient lynchés par des hordes de jeunes tutsis dans les villes. Toutes ses informations l’ont emmenée à changer de registre. 

Les mémoires concurrentielles, une menace à la réconciliation

Le second, quant à lui, est Hutu. En 1993, il vivait au chef-lieu de la province de Kirundo. Pendant que les tutsi se faisaient pourchasser par les hutus à la campagne, une chasse à l’homme contre les hutus se faisaient dans les villes. C’est dans ces circonstances qu’il a perdu sa mère tuée par une bande de jeunes tutsis voulant venger les leurs qui avaient été tués sur les collines. Abdallah et son père doivent leur salut en leur absence de la maison. Sinon, toute leur famille aurait été décimée. Depuis ce jour, il a gardé une rancœur contre les tutsis. A ses yeux, tous les tutsis lui avaient arraché un être cher, sa douce et tendre maman. Sa perception changera le jour ou un collègue tutsi lui a raconté que toute sa famille a été massacrée à Rutegama par leurs voisins hutus.

Pour Bosco Harerimana, expert en justice transitionnelle, la plupart des Burundais ont une mémoire très bornée et cela ne rend pas service à la réconciliation à laquelle on aspire. « Avec cette mémoire bornée, un individu de Makamba ne pourra jamais comprendre la souffrance de son compatriote de Cankuzo, un tutsi ne pourra jamais comprendre le calvaire d’un hutu et vice versa », prévient-il. Ainsi pour éviter cette mémoire concurrentielle, affirme-t-il, il faut que les médias travaillent en synergie avec la CVR pour partager les témoignages variés afin de réveiller l’empathie entre les victimes.

 

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