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Ruhororo et ses cent ans de solitude

La commune Ruhororo de la province Ngozi est éloignée du reste du pays, cloisonnée avec ses fantômes du passé, victime d’une tragédie qui pèse encore sur l’âme de sa population. Un constat que fait ce blogueur après avoir participé à une activité prévue par une équipe de Yaga sur la colline Rwamiko, pour parler de la santé mentale liée aux traumatismes du passé, ce 6 septembre 2023.  Récit.

La vallée qui entoure la commune Ruhororo est l’une des plus belles que la nature donne à voir. Du côté gauche, des plants de haricots encore embryonnaires simulent leur salutations et du côté droit, des rizières à perte de vue. La verdure du lieu tranquillise l’âme. Nul ne doute qu’en entrant dans cette commune à l’allure paradisiaque, les démons du passé y résident depuis près de trois décennies.

Ruhororo est l’un de ces lieux où grouille, comme dans la plupart des coins du Burundi, la peur. Les séquelles des multiples crises y sont encore palpables, même les prières au bon Dieu ne suffiraient pas pour apaiser les âmes de la population.

Ruhororo a vu le pire. Sa population a connu l’horreur. Depuis le milieu des années 90, cette commune sert de site de déplacés de l’ethnie Tutsi (le plus grand du pays, selon les dires de la population locale) qui, fuyant la mort, ont été cantonnés sur quelques hectares. Loin de la faucheuse. Mais les fantômes rôdent encore. 

Une population traumatisée

La guerre civile s’est terminée au début des années 2000 avec la signature des accords d’Arusha. Mais Ruhororo est restée en alerte. En se rendant dans ce site, les locaux vous observent, vous reluquent, vous scrutent, comme si la menace est toujours présente. 

Plein de fois, il est arrivé que des jeunes comme les plus âgés se révoltent. Dressant des barrières et affrontant les forces de l’ordre. « Loin de la route principale et des policiers, dans les artères qui serpentent le site, la tension est montée d’un cran. Les jeunes se sont organisés en bande pour guetter l’«ennemi ». Chacun d’eux possède, au moins, une pierre. Des enfants, les deux mains sur la tête, parlent un autre langage : de 1993 : « Nous savons comment vous avez tué les nôtres. Nous n’étions pas encore nés, mais nous sommes au courant de tout », rapportait un média local en 2013.

Dix ans après, nous voilà avec une équipe de Yaga pour parler de la santé mentale liée surtout aux traumatismes du passé. La population locale nous accueille. Les enfants d’abord. Mignons et souriants, ils chantent et se déhanchent sur des morceaux nouveaux (Lala, …). Ils posent devant nos objectifs, participent aux jeux, jouent au football avec l’équipe de Yaga,  contrairement aux adultes qui, eux restent dans leur coin, réservés et méfiants. 

Au Burundi, si l’hospitalité est de mise, l’étranger est vu d’un mauvais œil. Les crises que le pays a traversées, ont renforcé cette nature. Se retrouver dans le site de déplacés de Ruhororo, c’est faire face à une population qui a vu les siens mourir sous les machettes de ses voisins, ses enfants jetés dans les latrines, les maris étranglés avec une corde, etc.

Lors d’un échange qui a eu lieu le lendemain, le 7 septembre, plein de témoignages sont venus renforcer ceci : Ruhororo est malade et a besoin d’aide.

Thérapie et pris en charge comme solution 

« À cause de ce que j’ai vécu durant la crise, j’étais traumatisée au point que je ne pouvais même pas venir jusqu’ici à la commune », témoignait une femme lors d’un échange qui a eu lieu au chef-lieu de la commune Ruhororo.

Plein d’autres témoignages seront partagés. Toutes douloureuses les unes que les autres. Le plus positif est que les locaux présents à cet échange ont suivi des séances de thérapies. Roza est parmi ces femmes qui ont vu les derniers instants des siens devant elle. L’ampleur de ces événements a affecté sa santé mentale. C’est grâce à l’initiative des associations qui se sont donné la mission de venir en aide aux victimes de la crise, qu’elle a pu guérir. Mais Roza est une goutte dans un vaste océan. Côme Tuyisenge, conseiller de l’administrateur qui participait dans cet échange, murmura qu’il reste encore du travail à faire : « Le développement est mis à mal si les traumatismes ne sont pas traités ».

Comme à Macondo, le lieu qui sert d’habitat dans le roman de Gabriel Garcia Marquez, « Cent ans de solitude », Ruhororo a été longtemps isolé (non pas réellement pendant cent ans comme le décrit le roman) tentant d’exister comme il peut, malgré l’éloignement des événements externes, qui plus ou moins ont continué à affecter les Ruhororiens. La parole n’est pas l’atout des Burundais. Si l’expérience vécue est douloureuse, la coutume veut qu’on encaisse et continue à vivre comme on peut. Nonobstant, les échanges que l’équipe de Yaga a eus avec la population du site des déplacés de Ruhororo ont prouvé que parler libère. « J’ai senti mon âme se libérait après cette discussion », a partagé une participante.

Cependant, comme l’a mentionné Côme Tuyisenge, il reste un grand chantier. Pareil pour d’autres lieux qui ont subi l’horreur au Burundi. Un membre de l’équipe de Yaga qui suivait la présentation d’une pièce de théâtre (parmi les activités prévues) revenait sur les traumatismes liés au passé. Il partagea cette anecdote : une femme aurait entendu Tutsi et Hutu au moment où on expliquait la signification des dessins sur comment la santé mentale se détériore à cause des traumatismes du passé. Cette femme s’éclipsa aussitôt, en un laps de temps. Les démons rôdent encore à Ruhororo. Seule la prise en charge des malades mentaux traumatisés lui viendra en aide.

 

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Les commentaires récents (1)

  1. Merci Yaga. Moi je suis natif de Ruhororo et vécu dans ce site de déplacés internes depuis sa création. Vous avez fait un article intéressant mais trop bref sur ces problèmes. Il aurait mérité d’être plus développé. Comme chercheur sur les enjeux de santé mentale, j’aimerais avoir plus de détails sur cet article. Est-ce que ça vous va? Merci!