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Mémoire collective : le pardon à l’épreuve de l’impossible

La construction de la mémoire collective peut favoriser la synergie entre l’ensemble des divers éléments constitutifs de la Justice Transitionnelle (JT). Le pardon peut apparaître particulièrement difficile à réaliser, non seulement en raison des dommages causés par le passé, mais surtout en vertu de la mémoire elle-même, qui rend ces dommages toujours bien présents. Notre blogueur nous montre qu’il ne faut jamais normaliser le pardon, il sera toujours dans les marges de l’extraordinaire.

 La mémoire collective représente l’un des mécanismes qui servent à surmonter la crise de la transition et à construire une société plus juste. En ce sens, la mémoire collective est à la fois l’un des outils nécessaires à la JT et l’un de ses objectifs. C’est à partir d’une collection des faits et données acquises par la Commission Vérité et Réconciliation, que la mémoire collective est née. Ceci nous permet de comprendre les dynamiques sociales passées qui ont favorisé à l’époque l’émergence des conflits.

Par ailleurs, une juste reconnaissance de ce qui s’est passé, paraît nécessaire, afin de surmonter les difficultés et écueils du passé et de faire face à l’avenir. En outre, la mémoire collective peut supporter le processus de reconstruction, justement parce qu’elle constitue le domaine où les différents éléments de la JT se rencontrent. Ceux qui pensent que la mémoire est un élément perturbant pour la réconciliation, conçoivent généralement les divers mécanismes de la JT comme étant des éléments séparés et indépendants les uns des autres.

Je crois que même le Burundi doit trouver une façon d’affronter un passé sordide. La plus efficace serait que par la mémoire collective bien construite, les auteurs de violations des droits de l’homme ou leurs descendants reconnaissent l’horreur de ce qui est arrivé, et que les descendants des victimes leur accordent le pardon à condition que quelque chose soit faite, même symboliquement, pour guérir l’angoisse qu’ils ont connue et dont ils ressentent les effets aujourd’hui encore.

Le pardon n’est pas normatif, mais extraordinaire

Il n’est jamais facile d’accorder le pardon et plus encore de le demander, car il n’y a le pardon que là où on est capable d’accuser quelqu’un. Et la situation devient trop compliquée, si cette situation est vécue par les descendants des auteurs et des victimes. Je renchéris ici Paul Ricoeur, dans « La mémoire, l’histoire, l’oubli », qui dit que le pardon n’est, et ne devrait être ni normal, ni normatif, ni normalisant. C’est pourquoi il devrait rester extraordinaire et extraordinaire à l’épreuve de l’impossible.

Dans le contexte d’un pays dévasté par une guerre civile comme le Burundi, le mot pardon semble magique. Les Burundais qui ont passé plus de temps dans la violence et dans le trouble, trouvent étrange ce mot pardon surtout que les adages nous donnent des leçons : « Ntakuzura akaboze ». Pourtant, c’est la seule parole juste qui guérira les Burundais.

Certes, la mémoire est un élément incontournable pour le pardon et pour la réconciliation. Mais le pardon, pour qu’il soit authentique et non pas une formule diplomatique sans contenu réel, doit être lié à la mémoire. La mémoire des abus du passé peut rendre le pardon possible.

Toutefois, L’archevêque Desmond Tutu, dans « Il n’y a pas d’avenir sans pardon », nous relate l’histoire de Simon Wiesenthal, comment il lui a été impossible d’accorder son pardon à un ancien nazi qui le lui demandait. Cet ancien nazi avait fait partie d’un groupe de soldats qui avaient encerclé des juifs, les avaient enfermés dans un bâtiment auquel ils avaient mis le feu. Tous les juifs avaient péri, brulés vifs. Sur son lit de mort, le soldat cherchait à soulager sa conscience en confessant sa participation à cet acte abominable et en demandant à un juif de l’absoudre. Simon Wiesenthal a écouté cette terrible histoire en silence. Quand le soldat s’est tu, Simon W. est parti sans mot dire, sans prononcer un mot de pardon. Le dilemme auquel Wiesenthal a dû faire face est le même que celui de chaque Burundais victime de la guerre civile, qui se pose la question jusqu’aujourd’hui sur la disparition des siens et qui en a tellement souffert. Cette voix silencieuse, mais non muette du pardon est à considérer comme un don qui équivaut à l’amour des ennemis.

Ce qu’on attend, c’est l’amour qui convertit même l’ennemi en ami. Cet amour casse l’ordre marchand du dedans par la magnificence. Devant les crimes qui ont été commis au Burundi, les nouvelles générations n’auraient-elles pas besoin, comme nous le dit les tapisseries Eve de Charles Péguy d’un comportement moral renouvelé, fait d’un regard inventé pour une nouvelle lumière ou un nouveau jour ?

A la fin de ce récit que nous relate Mgr Tutu, Simon Wiesenthal demande : « Qu’auriez-vous fait à ma place ? »  Ici, la réponse est à chaque Burundais qui lira ce texte.

Malgré la possible impossibilité de l’accorder, le pardon semble être la meilleure voie pour régler les comptes avec le passé, ce qui n’exclut pas l’exigence de la réparation. Toutefois, cela reste une question de vie ou de mort. Nous devons prendre l’option digne pour avancer.

 

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