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[#OyaNiOya] La prostitution, ce métier où le « non » n’a jamais existé

Dans l’idéal, chaque être humain devrait avoir son mot à dire sur tout ce qui touche à sa personne. Pourtant, il existe des catégories de personnes qui semblent ne pas avoir ce droit. Parmi elles, les travailleuses de sexe. Un blogueur s’est glissé dans les ruelles claires-obscures du chaud quartier de Bwiza avec en tête une seule question pour les anges de la nuit : peuvent-elles dire « non » à un rapport sexuel ? 

[Troisième article de notre dossier sur le consentement sexuel]

Il est 22h. Bwiza brille de mille feux. Il ne viendrait à personne l’idée de l’appeler le quartier du vice. C’est un vendredi, et comme d’habitude, la 4ème avenue sert d’« ambiançomètre » pour le reste de ce quartier. Le bar Escotisse est bondé, comme tous les week-ends. Les filles, plus coquines les unes que les autres, s’engouffrent dans la petite porte du bâtiment. Les hommes ne sont pas encore nombreux. Quelques-uns sont confortablement installés au comptoir et mangent des yeux les filles à moitié habillées qui se trémoussent au rythme des décibels. Celles-ci sont soit en petits groupes de trois ou quatre, soit avec des hommes qui rôdent autour d’elles comme des vautours. 

La bière coule à flot. Mais les hommes ressemblent plus à des chasseurs à l’affût qu’aux fêtards du week-end. Leurs yeux sont très mobiles, en dépit de la lumière tamisée qui ajoute un air de magie à l’ambiance. Tout ça, c’est bon pour les affaires. Le boss d’Escotisse doit d’ailleurs se frotter les mains! Dans un coin, une fille solitaire bien en chair fait la dance du popotin sous le regard d’un monsieur très émoustillé dont les yeux ont l’air de sortir de leurs orbites. Il n’y a pas d’erreur possible, je suis bien dans l’antre du volcan Bwiza. Que la fête commence !  

La rencontre 

À chaque fois que je siffle une bière, l’ambiance monte de quelques degrés, à tel point qu’aux alentours de minuit, la boîte s’est déjà transformée en un chaudron bouillant où les vapeurs de l’alcool ont fini par paralyser les cerveaux en extase. Quand, le Dj met ‘’Nogufata nokuuu yoooooooooooooo’’ le tube du moment, le délire fait carrément trembler les murs du vieux bâtiment. Mais en dépit de cette ambiance cacophonique et survoltée, une fille reste assise seule au coin du comptoir, sirotant nonchalamment une Bajou, une clope se consumant au coin du bec. « Trop canoooon la meuf ! », me fait une voix au fond de moi. 

Avec cinq bouteilles de bière dans le nez, l’on ne craint plus beaucoup de choses. Aussi presque inconsciemment, je m’approche d’elle. « Je m’appelle Aisha, mon vrai nom. Sinon je change d’identités selon les interlocuteurs. J’ai 22 ans », murmure-t-elle à mon oreille, avec une voix qui semble provenir d’outre-tombe. Réservée, plutôt timide, la jeune demoiselle diffère des autres qui crient à tue-tête au milieu de la piste. Une bière offerte et le courant passe très vite. Une autre bière et son visage s’illumine si bien que nous sommes obligés de nous éloigner du bruit afin de parler tranquillement.  Je glisse alors peu à peu dans la peau du client, pour mieux connaître ma partenaire. 

Des quinze minutes de discussion, je ne retiens que l’essentiel : native de Kinama, issue d’une famille musulmane, Aisha a eu un enfant à ses 17 ans qu’elle a perdu 11 mois plus tard. Elle a quitté sa famille pour habiter chez une amie qui l’a entrainée dans le plus vieux métier du monde. La fameuse amie est ensuite partie pour l’Oman. Aisha doit donc se débrouiller seule. « Je ne fais pas de folies pour attirer les clients comme ma copine. C’est pourquoi je ne gagne pas assez », poursuit-elle. 

À force de passes, son amie pouvait facilement gagner plus de 50.000 Fbu par nuitée, après avoir payé la chambrette. Mais la concurrence est de plus en plus ‘rude ». Aisha broie parfois du noir. Pendant ce temps, sa valeur marchande est en chute libre. Je tente de négocier une passe. « 20.000 Fbu et c’est toi qui paies la chambre. Sinon c’est 30 balles », répond-elle sans ciller. Pour arriver à mes fins, j’accepte le prix. 

Dire non ? Jamais !

Marché conclu, Aisha la fée de Bwiza me traine dans une ruelle de la 6ème avenue. Dans une obscurité totale, c’est grâce à une lampe torche qu’on parvient à trouver sa porte. À l’intérieur, je sens vite que la chambre a déjà servi. Mes sinusites ne tardent pas à se révolter, les éternuements s’enchaînent. Elle me fait asseoir sur le petit matelas qui lui sert de couche. « As-tu un préservatif sur toi ? », m’interroge-t-elle. Je réponds que j’aime le faire sans. Elle change subitement de tempérament, mais finit par marmonner entre les dents : « Ok !»

Et c’est là que la conversation s’engage. « T’arrives-tu de dire non quand un client te demande de faire des choses que tu ne veux pas ? ». Pour Aisha, quand on a pris le chemin de travailleuse de sexe, il est difficile d’imposer son point de vue. « Souvent, les hommes sont sous l’emprise de l’alcool et deviennent brutaux si on leur demande de mettre une capote. Au lieu de se faire tabasser, on se laisse faire ». D’autres, poursuit-elle, viennent avec l’intention d’appliquer ce qu’ils ont vu dans les films pour adultes. « Un jour j’ai dû faire une fellation, chose que je déteste le plus au monde », confie-t-elle. Et pour son ressenti quand elle doit faire des choses malgré elle, une réponse fuse comme si elle veut me la lancer en pleine figure. « Quand on est ce qu’on est, crois-tu qu’on peut imposer des règles ? On se donne et on fait semblant de donner du plaisir, pourvu que le client paie ! »

Pour survivre, le ‘‘non’’ n’existe pas 

Après une vingtaine de minutes à discuter, je lui avoue que je ne suis pas là pour acheter, mais pour apprendre. L’intrépide Aisha frotte le pouce contre l’index pour me signifier que je dois quand même payer. C’est avec un sourire qu’elle glisse les billets dans la poche. Nous prenons le chemin du retour ensemble. Devant Escotisse, l’antre de Bwiza, Aïsha et moi nous disons adieu. Je marche un peu pour prendre un taxi quand une vingtaine de filles m’emboîtent le pas, croyant avoir affaire à un client. 

Dans ma petite cervelle, des questions se bousculent. Pourquoi ces filles n’ont-elles pas le droit de dire non à ce qu’elles ne veulent pas ? Certes, elles sont là pour l’argent, mais ce n’est pas une raison pour les violer. Peut-être les hommes devraient essayer de comprendre que derrière la « marchandise » qu’ils veulent « consommer », il y a avant tout un être humain. Des personnes qui ont sans doute été obligées de faire ce métier pour survivre. Les contraindre de faire des choses qu’elles abhorrent n’est rien d’autre qu’un viol qu’elles doivent subir, en silence, à répétition. Sauvons leurs vies et notre conscience en leur laissant le choix de dire NON !

 

Pour lire l’intégralité du dossier, cliquez sur : https://www.yaga-burundi.com/dossiers-yaga/oyanioya/

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