Alors que le Burundi affiche un taux d’inclusion financière en forte progression, une réalité plus complexe se dessine derrière les chiffres. Ouvrir un compte ou télécharger une application ne suffit pas à garantir une véritable inclusion. Compréhension, confiance et pertinence des services restent les maillons faibles d’un système encore fragile. Pour que la finance devienne réellement un levier de développement, il faut bâtir un écosystème de confiance, renforcer l’éducation financière et concevoir des produits adaptés aux réalités locales.
Au Burundi, comme dans de nombreux pays africains, l’inclusion financière est souvent évaluée à travers des chiffres impressionnants : nombre de comptes mobiles ouverts, d’applications fintech téléchargées, de cartes prépayées distribuées. Selon les données de l’Enquête nationale sur l’inclusion financière (ENIF) de 2024, le pays affiche un taux d’inclusion financière global de 78,7 %, dont 63,7 % d’inclusion formelle, contre seulement 12,5 % en 2012, d’après la Banque de la République du Burundi (BRB). Un progrès spectaculaire en douze ans.
Des chiffres qui interrogent
Pourtant, derrière ces statistiques encourageantes se cache une réalité plus nuancée. Ouvrir un compte ne signifie pas nécessairement être inclus financièrement, même si cela constitue indéniablement un pas important. L’inclusion financière véritable ne se limite pas à l’accès à un service : elle repose sur trois dimensions essentielles, la compréhension, l’usage effectif et la confiance. Sans ces trois éléments, un compte bancaire ou un portefeuille électronique reste une coquille vide, un potentiel inexploité.
Le paradoxe saute aux yeux. La proportion de personnes possédant un portefeuille mobile est passée à 44,04 % en 2024. Selon l’Agence de régulation et de contrôle des télécommunications (ARCT), environ 35 % des abonnements téléphoniques sont connectés à des plateformes de services financiers mobiles, dont seulement 20 % sont actifs. Voilà le cœur du problème : des millions de portefeuilles électroniques ouverts, d’applications téléchargées, de cartes prépayées distribuées… mais combien sont réellement utilisés ? Les taux de dormance des comptes révèlent toute l’ampleur du défi.
L’écosystème financier burundais en chiffres
Pour mieux comprendre ce paradoxe, examinons l’écosystème financier du pays. Fin décembre 2020, le secteur financier (banques et microfinances) comptait 15 établissements de crédit, 55 institutions de microfinance et 3 établissements de paiement. Le secteur bancaire reste prédominant, représentant 82,5 % du total des actifs, contre 11,2 % pour les institutions de microfinance et 6,4 % pour les établissements de paiement (source : Investburundi). Le secteur de la microfinance joue un rôle crucial dans l’inclusion financière, offrant des services adaptés aux populations exclues du système bancaire classique. Côté télécommunications, le pays compte 8 473 251 abonnés à la téléphonie mobile en 2024, soit un taux de pénétration de 64,7 %. Le marché est partagé entre Viettel Burundi, Econet Leo et Onatel. Le chiffre d’affaires du mobile money atteint 108,8 milliards de Fbu. Des chiffres flatteurs, certes, mais l’inclusion réelle ne suit pas encore. Cette situation n’est cependant pas une fatalité : elle résulte surtout de la négligence de trois piliers fondamentaux de l’inclusion financière authentique.
Voici les trois piliers d’une inclusion réussie
1. La compréhension : savoir pour pouvoir
Le premier obstacle à l’utilisation effective des services financiers numériques est souvent la méconnaissance. Comment gérer ses instruments financiers ? Comment effectuer une transaction en toute sécurité ? Que signifient les commissions perçues ? Comment protéger son code PIN ou ses données personnelles ? Les Burundais sont de plus en plus nombreux à utiliser l’argent mobile pour leurs transactions quotidiennes, avec une forte croissance depuis 2016. Cependant, sans une compréhension claire de ces outils, même les interfaces les plus intuitives peuvent rester intimidantes. L’éducation financière n’est pas un luxe : c’est une condition indispensable à toute inclusion durable.
2. La confiance : le ciment de l’adoption
La confiance est le cœur battant de l’inclusion financière. Les populations doivent croire en la sécurité des systèmes et en la transparence des institutions qui les proposent. Cette confiance repose sur plusieurs fondations : la protection des données personnelles, la clarté des tarifs, la fiabilité des transactions et la réactivité du service client. Selon le régulateur, le mobile money s’impose progressivement comme « un outil majeur de développement inclusif », en facilitant l’accès aux services financiers et en élargissant l’inclusion. Mais cette confiance doit être entretenue chaque jour. Au Burundi, comme ailleurs, les histoires de comptes piratés ou de frais cachés circulent vite et peuvent détruire en quelques jours la confiance bâtie sur plusieurs années.
3. La pertinence : des produits ancrés dans la réalité
Le troisième pilier, souvent négligé, concerne l’adaptation des produits financiers aux réalités locales. L’ENIF 2024 insiste sur une finance réellement inclusive, c’est-à-dire capable d’offrir à chaque bénéficiaire, ménages, jeunes entrepreneurs, micro, petites et moyennes entreprises (MPME), des services et produits personnalisés. Les Burundais ont des besoins spécifiques : revenus irréguliers liés aux cycles agricoles, économie informelle, forte solidarité communautaire, accès limité à l’électricité et à Internet dans certaines zones. Des produits conçus sans tenir compte de ces réalités sont voués à rester sous-utilisés.
Comment consolider un écosystème de confiance ?
Face à ces défis, la réponse doit être systémique et collaborative. D’abord, il faut bâtir un véritable écosystème de confiance, où chaque acteur joue son rôle et accompagner les acteurs du secteur. Les fintechs et institutions financières, banques commerciales, institutions de microfinance et opérateurs de télécommunications, doivent être soutenues dans la création de produits simples, transparents et conformes à la réglementation comme aux valeurs éthiques. La conformité réglementaire n’est pas une contrainte bureaucratique, mais un gage de durabilité et de protection des utilisateurs. La BRB et l’ARCT ont ici un rôle déterminant pour garantir la stabilité et la sécurité du système. Ensuite il faut former les acteurs de terrain à la culture financière. Les agents de terrain, marchands, animateurs communautaires, responsables de coopératives, agents de mobile money, sont en première ligne. Leur formation à la culture financière et aux outils numériques est essentielle pour amplifier l’impact des initiatives d’inclusion. Les résultats de l’ENIF 2024 montrent d’ailleurs une forte progression de l’inclusion formelle (assurance, pension, argent mobile) depuis 2012, réduisant la part des adultes dépendant exclusivement de mécanismes informels de 80 % à seulement 15 %. Cette transformation exige un accompagnement constant. Enfin, l’inclusion financière du XXIᵉ siècle ne peut ignorer les enjeux de durabilité. La finance inclusive doit être sociale, éthique et éco-responsable.
Pour bâtir une inclusion financière durable et équitable, il est essentiel d’ancrer les initiatives dans les priorités nationales. Cela passe par le soutien à l’agriculture durable, pilier de l’économie burundaise, la promotion de l’entrepreneuriat féminin et l’autonomisation des jeunes, véritables moteurs du changement. Il s’agit aussi de financer les énergies renouvelables et l’accès à l’électricité, leviers indispensables du développement, tout en encourageant les circuits économiques locaux afin de renforcer la résilience communautaire. Chaque action doit reposer sur la transparence et l’éthique, garantes de la confiance et de la durabilité du système financier.
Vers une inclusion financière authentique
L’inclusion financière au Burundi se trouve à un tournant. Avec plus de 8,4 millions d’abonnés mobiles et un taux de pénétration de 64,7 %, les infrastructures numériques se développent. La jeunesse, de plus en plus connectée, est un moteur de cette dynamique. Mais pour que cette évolution se traduise en progrès concret, il faut aller au-delà des comptes ouverts et des applications téléchargées. L’ENIF 2024 rappelle l’importance des stratégies ciblées en faveur des populations rurales, des femmes et des jeunes. Construire une inclusion authentique, c’est permettre à chaque Burundais de comprendre les outils disponibles, de leur faire confiance, et de disposer de produits adaptés à sa vie quotidienne. C’est le chemin exigeant, mais porteur d’espoir, que doivent emprunter ensemble la BRB, l’ARCT, les institutions financières, les fintechs, les opérateurs de télécommunications, la société civile et les citoyens.
Œuvrer ensemble pour un écosystème de confiance
La solution, simple dans son principe mais exigeante dans sa mise en œuvre, repose sur une approche coordonnée. Il s’agit d’accompagner les fintechs et les institutions financières dans la création de produits clairs, accessibles et éthiques, tout en renforçant la formation à la culture financière sur l’ensemble du territoire afin de permettre à chacun de maîtriser les outils à sa disposition. Enfin, toute stratégie d’inclusion doit intégrer une dimension sociale, éthique et environnementale, garantissant ainsi une inclusion financière véritablement durable et bénéfique pour tous. Car au final, l’inclusion financière n’est pas une fin en soi : c’est un levier puissant d’autonomisation économique, de réduction de la pauvreté et de construction d’un avenir plus équitable pour tous les Burundais. Les progrès depuis 2012 sont indéniables. Désormais, le défi consiste à transformer ces millions de comptes ouverts en instruments compris, utilisés et utiles au quotidien de chaque citoyen.

Tout à fait d accord qu il faut au préalable une formation à la culture financière pr que le Burundi et le