Au Burundi, les codes marchands existent. Les téléphones aussi. Pourtant, dans les marchés populaires de Bujumbura comme dans les collines de l’intérieur, le billet de banque tient bon. Ce n’est pas un manque de technologie. C’est une question de confiance… et de coût. Décryptage.
Il est à peine 6 heures au marché Cotebu. Dans la fraîcheur de l’aube, le vacarme des déchargements couvre presque les sonneries des téléphones. Maman Chantal dispose ses pyramides de tomates. Sur son étal, pas de QR code ni de pancarte Lumicash. Rien que du bois et des billets qui passent de main en main.
« Le digital ? C’est pour ceux qui ont le temps de perdre de l’argent », lâche-t-elle sans quitter son client des yeux. Pour elle, le paiement mobile est une monnaie prisonnière. Le problème est mathématique. Pour racheter son stock au grossiste de Cibitoke qui exige du liquide, elle doit retirer ses recettes numériques chez un agent. Un retrait de 20 000 BIF lui coûte 1 500 BIF de commission, soit 7,5 % de la somme. Pour une vendeuse dont la marge journalière oscille entre 5 000 et 15 000 BIF, ce n’est pas une nuance comptable. C’est une amputation.
Un problème de circulation, pas de technologie
La fracture que vit Maman Chantal a un nom technique : l’absence de circularité. Tant que son grossiste, son transporteur et son fournisseur d’eau exigent du liquide, le code marchand ne lui sert à rien, même si elle s’y abonne demain matin. C’est là que le Burundi bute. Le pays compte aujourd’hui 3,8 millions d’abonnés au mobile money et plus de 153 000 points d’agents sur le territoire. Mais ces agents servent massivement à une seule opération : celle de convertir de l’argent numérique en billets, et vice versa. On a digitalisé l’acheminement du cash. On ne l’a pas remplacé. Les chiffres de la BRB pour le deuxième trimestre 2025 le confirment crûment : 97,5 millions de transactions numériques pour 4 400 milliards de BIF. Mais les retraits et dépôts en espèces représentent encore près de la moitié de toutes les opérations. La révolution numérique tourne en rond.
Le SMS que l’on ne peut pas vérifier
Le second obstacle est moins visible, mais tout aussi solide. La peur d’être trompé. Jean-Claude conduit un taxi-moto. Son guidon, c’est son bureau. Un soir, un client lui montre son écran après la course. Le montant est correct, le nom aussi. Jean-Claude repart. C’est seulement au dépôt qu’il réalise que c’était une capture d’écran. L’argent n’est jamais arrivé.
« Vous ne pouvez pas vérifier sur-le-champ. Et si vous demandez, le client se vexe. Alors vous faites confiance. Parfois à tort », se lamente notre interlocuteur.
Ce n’est pas une anecdote isolée. Partout en Afrique subsaharienne, la fraude par faux SMS ou fausse validation est documentée. Au Burkina Faso, un escroc a été condamné à huit ans de prison pour avoir systématiquement réglé ses achats avec de faux messages Orange Money, attendant que le vendeur soit distrait pour simuler la transaction sans la confirmer. Selon le GSMA (Global System for Mobile Communications Association), l’ingénierie sociale de ce type représente entre 58 et 72 % des fraudes liées au mobile money sur le continent.
Pour le travailleur de l’informel burundais, chaque transaction est vitale. Le billet de 10 000 BIF, on peut le frotter entre ses doigts, le regarder à la lumière. Le code marchand, lui, exige une confiance aveugle en un système que beaucoup trouvent opaque. Cette confiance ne se décrète pas. Elle se construit lentement, ou pas du tout.
Ce que les chiffres officiels ne disent pas
On lit souvent que le Burundi a fait des progrès spectaculaires en matière d’inclusion financière. C’est vrai, et les données de l’Enquête nationale sur l’inclusion financière 2024 (ENIF-2024) sont probantes. Le taux d’inclusion financière formelle est passé de 12,5 % en 2012 à 63,7 % en 2024. La part des adultes dépendant exclusivement de mécanismes informels est tombée de 80 % à 15 %. Mais il faut lire ces chiffres avec soin.
Cette « inclusion formelle » agrège dans une même colonne les comptes bancaires, les assurances, les pensions et les portefeuilles mobiles. Si l’on s’en tient au taux de bancarisation stricto sensu, la détention d’un compte dans une institution financière, le chiffre est de 19,7 %. Quatre Burundais sur cinq restent en dehors du système bancaire classique. Et l’argent mobile lui-même est surtout utilisé pour des transferts familiaux, pas pour payer un marchand. Posséder un compte Lumicash ne signifie pas payer sa vendeuse de tomates.
Pourquoi ça marche ailleurs et pas encore ici
À quelques centaines de kilomètres de là, le décor change. Au Kenya, M-Pesa est une norme commune. En Tanzanie, n’importe quel client peut payer n’importe quel marchand, quelle que soit la couleur de sa carte SIM : l’interopérabilité entre opérateurs a été imposée tôt. Ces pays ne partaient pas de conditions plus favorables. Ils ont fait un choix politique clair, puis s’y sont tenus. Au Burundi, le Switch national, le hub d’interopérabilité piloté par la BRB, existe. Mais la banque centrale elle-même reconnaît dans ses notes trimestrielles de 2025 qu’il « nécessite des améliorations en matière de données sur certains mois, ce qui limite une analyse complète de sa performance ». Le chantier est ouvert. Il n’est pas fini.
Il y a aussi la question fiscale. Beaucoup de commerçants craignent que le code marchand ne devienne un outil de surveillance de l’administration fiscale. L’anonymat du cash leur semble être une protection. C’est compréhensible, mais c’est une erreur de calcul. La digitalisation ne vise pas à pressurer le petit commerce. Elle vise à faire contribuer ceux qui ne contribuent pas du tout.
Ce qu’il faudrait pour que ça change
Le verrou n’est pas technique. Les téléphones sont là. Les réseaux aussi, dans leur grande majorité. Ce qui manque, ce sont des frais marchands proches de zéro, comme au Kenya lors du lancement de M-Pesa, une interopérabilité réelle entre Lumicash, Ecocash, eNoti et les autres, et un État qui montre l’exemple en payant ses propres agents et fournisseurs par voie numérique. Ce qui manque aussi, c’est du temps et de la pédagogie. Pas de campagnes d’affichage. Des démonstrations dans les marchés, des interfaces en kirundi, des agents formés à expliquer comment vérifier un paiement en moins de cinq secondes. La confiance, ça s’apprend. Le Burundi n’est pas en retard. Il est dans ce que les économistes appellent la « vallée de la mort » du numérique : le moment où la technologie est disponible, mais où la masse critique d’utilisateurs n’est pas encore là pour rendre le système fluide. Ce moment est inconfortable. Il n’est pas sans issue.
Maman Chantal vendra encore demain avec des billets froissés. Mais peut-être pas après-demain, si quelqu’un lui montre que son grossiste accepte désormais le « clic ». C’est à ça que ressemble, concrètement, la révolution numérique au Burundi. Pas à un décret. À une chaîne, maillon par maillon.
