Le cessez-le-feu entre Iran et les États-Unis tient, bon gré malgré. Cependant, la fermeture du détroit d’Ormuz ravive des incertitudes. À première vue, le Burundi reste épargné : pas de panique ni de flambée immédiate. Pourtant, pour une économie enclavée, le choc pourrait être différé… mais inévitable. Tour de la question.
Les premières secousses de cette guerre traversent l’Afrique. L’union africaine estime que, si le conflit devait durer plus de six mois, il y aura une perte de croissance du PIB africain de 0,2 % pour 2026. Dans le monde actuel que nous vivons, trop interdépendant, les crises ne frappent pas toujours avec fracas. Elles avancent souvent à pas feutrés. Elles se diffusent lentement à travers les chaînes d’approvisionnement, les marchés financiers et les équilibres commerciaux. Pour en saisir la portée, le Moyen-Orient représente près de 15,8 % des importations africaines et 10,9 % de ses exportations. À cela s’ajoute le rôle crucial du détroit d’Ormuz, par lequel transitent 13 % des marchandises à destination de l’Afrique.
Et le Burundi dans tout ça ?
Le Burundi, fortement dépendant d’importations stratégiques, ce qui se joue dans le Golfe, exerce une pression tangible sur les marchés de Bujumbura. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au troisième trimestre 2025, les engrais représentaient 15,2 % des importations burundaises. Les produits pétroliers, 8,7 %. Derrière ces chiffres, se cache une forte dépendance du Moyen-Orient. L’Arabie Saoudite avec 8,8 %, les Émirats arabes unis avec 6,4 % et le Qatar avec 2,9 %, figurent parmi les principaux fournisseurs.
En 2022, 51 % de l’engrais DAP importé provenait d’Arabie Saoudite, et 24 % d’Oman. Ces deux pays, fortement dépendants du détroit d’Ormuz pour leurs exportations, constituent des fournisseurs quasi incontournables. Même en 2023, Oman représentait encore environ 14 % des importations de DAP au premier semestre. Le risque est clair. Une perturbation du trafic maritime fragilise l’approvisionnement de la FOMI, ce qui peut contribuer au manque d’engrais au pays. Par ricochet, dans une économie où l’agriculture représente une part substantielle de l’emploi et des revenus, cette contrainte se traduit directement par une baisse de la production, et ouvre la voie à une insécurité alimentaire. On en a récemment parlé.
Le choc du carburant
C’est ici que les implications de la crise deviennent patentes. Le Burundi n’importe pas directement du pétrole du golfe, mais il dépend fortement des marchés internationaux pour son approvisionnement énergétique. À la fin du mois de mars 2026, les prix mondiaux du pétrole avaient déjà bondi de plus de 50 %. Cette flambée des prix mondiaux du pétrole, causée par une perturbation de la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz, se répercute sur les coûts d’importation.
Au quatrième trimestre 2025, les importations de produits pétroliers pour le Burundi ont atteint 147 540,7 millions de BIF, une hausse de 72,9 % par rapport au troisième trimestre 2025, faisant du carburant le premier produit importé. Pour un pays importateur net comme le Burundi, la conséquence est immédiate via une inflation importée. Dans la région, la Tanzanie, le Kenya et le Rwanda ont déjà augmenté leurs prix à la pompe. Une pression supplémentaire pour le Burundi, qui dépend de ces corridors pour son approvisionnement. Les effets se diffusent rapidement via l’accentuation de la pénurie du carburant qui pèse ces derniers jours au Burundi, la cherté du transport, et les produits qui deviennent plus coûteux.
Une dépendance commerciale à double tranchant
Le Burundi ne dépend pas du Moyen-Orient pour ses importations seulement. Il en dépend aussi pour ses exportations. Les Émirats arabes unis ont absorbé jusqu’à 55 % des exportations burundaises en 2023, puis 32,5 % au troisième trimestre 2025. Elles étaient principalement composées de l’or et des minerais. En 2023, les exportations vers l’Émirats Arabes Unis ont augmenté de 78,8 % par rapport à 2022. Dans le même temps, ils représentaient 24,2 % des importations du pays.
Client majeur et fournisseur clé, cette double dépendance amplifie les risques. Une perturbation prolongée des routes maritimes ou aériennes pourrait réduire les recettes en devises, ralentir les échanges et fragiliser la balance des paiements. Pour le Burundi, où les réserves de changes sont limitées, cette dynamique d’augmentation du coût des importations est particulièrement préoccupante, car elle exerce une pression sur les finances publiques, déjà éprouvées. Certains pays africains, tels que le Sénégal ou la Tanzanie, ont commencé à ajuster leurs politiques budgétaires en réduisant les dépenses publiques non essentielles.
Une pression accrue sur l’économie nationale
Les effets ne s’arrêtent pas là. Plus de 21 000 travailleurs burundais se trouvent en Arabie Saoudite, et 400 travailleurs migrants aux Émirats arabes unis. D’autres effectifs plus réduits sont enregistrés à Oman et au Qatar. Leurs transferts constituent une source importante de devises. Toute perturbation dans la région peut freiner ces flux.
À l’échelle africaine, à cause de cette guerre, 29 monnaies se sont déjà dépréciées selon la Banque africaine de développement. Le franc burundais n’échappe pas à la tendance, avec des dépréciations à 8,4 % ; 8,5 % ; 6,6 % et 2,1 % respectivement par rapport à l’euro, au shilling tanzanien, au shilling ougandais et au shilling kenyan. Comme conséquence directe, ce sont des importations plus chères, une dette extérieure plus lourde, et des marges budgétaires encore plus réduites.
Un test de résilience
Ce conflit n’est pas seulement une crise géopolitique. C’est un révélateur. Il met en lumière les fragilités structurelles du Burundi en rapport avec la dépendance énergétique, la concentration des partenaires, la vulnérabilité logistique, etc. Mais il nous pousse aussi à nous questionner. Comment transformer cette vulnérabilité en résilience via la diversification des partenaires et le renforcement des chaînes régionales ? Même si le Burundi n’est pas sur la liste des pays qui vont importer le carburant du Nigeria, il doit sérieusement mettre en place l’application de la zone de Libre-échange continentale africaine pour faire face aux interdépendances globales et amortir le choc exogène.
Le Burundi est loin d’Ormuz. C’est un fait. Mais dans une économie mondialisée, la distance ne protège rien. Parfois, les chocs les plus lointains sont ceux qui frappent silencieusement mais font des dégâts immenses.
