De la 125ᵉ place en 2025 à la 119ᵉ en 2026, le Burundi gagne six rangs dans le classement mondial de la liberté de la presse. Derrière cette petite progression à saluer, une question demeure : au Burundi, le journalisme joue-t-il encore pleinement son rôle de contre-pouvoir et de pilier démocratique ? Continue-t-il d’éclairer la société par ses enquêtes, ses révélations, ses analyses et ses décryptages, ou avance-t-il désormais sous le poids des contraintes, des peurs et des silences ? Coup de projecteur sur une profession à la croisée des chemins.
Il y a des chiffres qui rassurent. Et puis, il y a les réalités qui résistent aux chiffres. De la 125e place en 2025 à la 119e en 2026, le pays progresse dans le classement mondial de la liberté de la presse. En 2025, le Burundi avait chuté de 17 places d’un coup, de la 108e à la 125e position, avec un score global effondré de 6,34 points.
Ce léger rebond de 2026, reste toutefois loin du Burundi d’avant 2015. En 2008, le pays occupait la 94ᵉ place mondiale, un classement que plusieurs États africains enviaient alors. À cette époque, malgré les fragilités du contexte politique, la presse burundaise conservait encore une capacité d’expression, d’investigation et de débat public qui faisait figure d’exception dans la région.
Cette progression est une bonne nouvelle. Elle traduit certains signaux d’amélioration. La libération des journalistes Kenny Claude Nduwimana, Sandra Muhoza et Floriane Irangabiye ont certainement contribué à redorer quelque peu l’image du pays. Trois indicateurs connaissent d’ailleurs une amélioration. L’indicateur juridique passe de 47,86 % en 2025 à 48,32 % en 2026, l’indicateur sécuritaire progresse de 48,39 % à 52,86 %, tandis que l’indicateur économique évolue de 38,61 % à 39,82 %. Au-delà de ces trois indicateurs qui progressent, deux autres indicateurs reculent. L’indicateur politique passe de 41,98 % en 2025 à 40,45 % en 2026, tandis que l’indicateur social chute de 50,35 % à 49,25 %. Et c’est précisément là que se niche le véritable problème.
L’autocensure, talon d’Achille
Dans beaucoup de médias, les discussions ne portent plus seulement sur la qualité d’un article ou la solidité des sources. Elles tournent désormais autour de « jusqu’où peut-on aller ? ». Corruption, gouvernance, sécurité, politique, pénurie de carburant, etc, certains sujets deviennent toxiques. Et pour y faire face, les journalistes adaptent leur plume. Ils adoucissent les titres. Nuancent davantage. Retirent certains paragraphes. Changent des mots. Ou abandonnent simplement le reportage. Le journaliste n’a plus nécessairement besoin d’être censuré par l’État. Il finit par se censurer lui-même. Peu à peu, une géographie implicite du dicible se dessine. Ce que l’on peut dire. Ce qu’il vaut mieux éviter. Ce qu’il faut taire. La spirale du silence, théorisée par la politologue allemande Elisabeth Noelle-Neumann, prend ici une dimension presque institutionnelle. Plus un sujet paraît risqué, moins les individus osent l’aborder publiquement. Et moins il est abordé, plus il semble dangereux.
Le résultat est que la société finit par croire qu’il n’existe plus de problèmes, simplement parce que personne n’ose plus les nommer. Le journalisme d’investigation devient presque impossible. Pourtant, c’est précisément ce journalisme-là que réclament les Burundais. Les lecteurs veulent des enquêtes solides. Des révélations crédibles. Des reportages sur leur quotidien. Des vérités proches de chez eux.
Entre le marteau et l’enclume…
Cette autocensure, aujourd’hui, crée une contradiction permanente. Le journaliste doit informer sans provoquer. Révéler sans déranger. Questionner sans être perçu comme un opposant. « Face aux pressions, aux séquestrations et aux violences subies par certains journalistes comme Willy Kwizera de Bonesha FM, Ahmed Masudi Mugiraneza de Radio Scolaire Nderagakura, Olivier Manirambona et Aline Niyonizigiye de Jimbere Magazine, ou encore Marius Muhirwa de RTNB, beaucoup réfléchissent désormais à deux fois avant de se lancer sur certains sujets », confie, sous anonymat, un directeur de média. Selon lui, ces événements produisent un effet psychologique profond au sein des rédactions et poussent de nombreux journalistes à l’autocensure, non pas par lâcheté, mais comme stratégie de survie.
Beaucoup de journalistes burundais vivent avec ce poids invisible des informations qu’ils possèdent, mais qu’ils ne publieront jamais. Le poids du scoop enterré pour éviter le cachot. Le poids du témoin qu’il faut protéger. Le poids de la vérité qu’ils gardent dans leur téléphone faute d’espace sûr pour la publier. Ce choix dit beaucoup sur l’époque que le journalisme vit au Burundi. Le journaliste exilé a la liberté de parler et l’impuissance de changer. Le journaliste de l’intérieur a le pouvoir de témoigner et la contrainte de se taire. Prenons le cas d’Antoine Kaburahe où ses « Carnets » existent parce qu’il a fait le choix de continuer à écrire librement, sans exposer le journal Iwacu, qu’il a fondé, aux représailles que sa plume pourrait provoquer. Ainsi, la progression paraît plus comme un masque d’une réalité lourde.
Le journalisme face à la révolution numérique
La presse burundaise affronte aussi l’autre tempête de la révolution numérique. L’explosion des réseaux sociaux et des contenus générés par intelligence artificielle transforme la manière dont les Burundais consomment l’actualité. Dans cet univers saturé de rumeurs, de désinformation et de propagande numérique, la crédibilité devient la principale richesse d’un média. Et sur ce terrain, les médias burundais avancent avec de lourds handicaps, dont les faibles ressources économiques, la domination des algorithmes et les logiques de visibilité dictée par les réseaux sociaux qui contrôlent l’accès aux audiences, sans oublier la concurrence agressive des contenus sensationnalistes.
Le danger est alors double. D’un côté, les médias traditionnels peinent à financer un journalisme rigoureux, exigeant et indépendant. De l’autre, la rapidité imposée par l’écosystème numérique pousse parfois à privilégier l’émotion, le buzz ou l’instantané au détriment de la vérification et de l’analyse. Dans cette bataille pour l’attention, le risque est que l’information perde sa profondeur, et le journalisme, sa mission première d’aider la société à comprendre le monde plutôt qu’à simplement réagir.
Ce que le classement ne dira jamais
Le Burundi gagnera peut-être encore quelques places l’an prochain. Mais aucune statistique ne pourra mesurer le nombre de vérités qui resteront cette année encore enfermées dans les téléphones et carnets des journalistes burundais. Aucun indice ne dira combien de reportages ont été abandonnés à mi-chemin et combien d’enquêtes ont été étouffées avant publication. Aucun algorithme ne mesurera combien de questions n’ont jamais été posées.
Avec 2026, la vraie question n’est pas de savoir si le Burundi est 119e ou 125e. La vraie question consiste à réfléchir sur comment faire passer le journalisme d’un simple exercice de communication, à un contre-pouvoir démocratique qui façonnera un avenir de paix. Car un pays où les journalistes ont peur de poser des questions, devient un pays où les citoyens finissent, eux aussi, par avoir peur de penser.
