La crise chronique du carburant continue de paralyser l’économie burundaise et d’éprouver la population. En réponse, certaines autorités privilégient des mesures coercitives, marquées par des sanctions et des interventions policières, sans effet visible sur l’approvisionnement, la stabilité monétaire ou la confiance publique. Au-delà de l’urgence, cette situation met en lumière des failles structurelles. Que dire du comportement de l’autorité face à la gestion de la crise actuelle ?
Selon la définition classique de Max Weber dans Économie et société, l’État moderne se caractérise par la réussite d’un processus historique unique : le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné. Loin d’être une simple capacité régressive, ce monopole est justifié par des valeurs supérieures, l’intérêt général, le bien public et l’ordre social qui fondent sa légitimité aux yeux des citoyens. Comme le rappelle ce chercheur, l’État ne se contente pas d’exercer la violence, il s’efforce de faire croire en sa légitimité à travers des structures et des ressources symboliques.
Ce monopole est généralement considéré comme une condition nécessaire à l’émergence de l’État de droit, de la démocratie et du développement économique. En centralisant la coercition, l’État « désarme le reste de la population » et crée un espace de sécurité propice à la prospérité. Plusieurs auteurs soulignent que sans cette centralisation de la violence, l’État ne pourrait pas établir l’État de droit et une économie prospère.
Pourtant, ce même outil devient problématique lorsqu’il est utilisé non pas pour garantir l’ordre public face à une menace directe, mais pour pallier les défaillances structurelles de l’action publique.
Une crise, des fausses pistes de solution
Le Burundi, pays parmi les plus pauvres et les plus densément peuplés du monde, traverse une crise socio-économique profonde. La suspension de l’aide internationale, la baisse des exportations et la raréfaction des devises étrangères ont provoqué une pénurie chronique de carburant selon le rapport du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides européens de Décembre 2025. En avril 2025, ce rapport indique que l’inflation atteignait 45,5 %, le franc burundais s’effondrait face au dollar, et l’écart entre le taux de change officiel et celui du marché noir se creusait dangereusement.
Dans ce contexte, la réponse de l’État burundais a emprunté une voie éminemment dissuasive, voire répressive. Plutôt que d’adopter des mesures économiques, diplomatiques ou logistiques, les autorités ont choisi de déployer la force contre les trafiquants de carburant, accusés d’« atteinte à l’économie nationale ». Des opérations sécuritaires ont visé en particulier la province de Cibitoke, frontalière de la Tanzanie et de la RDC, où transite une partie du carburant de contrebande. Par un paradoxe saisissant, ce même trafic est parfois toléré par les autorités locales dans d’autres provinces, révélant une application sélective et incohérente de la répression, selon ledit rapport.
Quand l’État punit pour ses propres failles
Deux exemples concrets illustrent cette dérive. D’abord, des policiers frappent des citoyens attendant un bus à 22 heures, pour les contraindre à rentrer à pied. Or, c’est précisément l’incapacité de l’État à assurer un service public de transport qui est en cause. Ensuite, on enlève les plaques d’immatriculation des voitures, alors que si l’État gérait correctement l’approvisionnement en carburant, les automobilistes n’auraient pas à faire la queue pendant des heures.
Dans ces deux cas, la violence légitime devient une réponse punitive adressée aux victimes de la pénurie, non aux causes de celle-ci. L’État transforme un problème d’offre et de logistique en une question d’ordre public répressif. Ce faisant, il inverse la charge de la responsabilité. Ce n’est plus l’administration qui échoue à fournir un service essentiel, mais le citoyen qui ose attendre ce service ou tenter de se déplacer malgré tout.
Quelles alternatives ?
Dans ce contexte, l’usage de la coercition s’avère non seulement inefficace, mais également contre-productif. En effet, il ne crée pas un litre d’essence supplémentaire, il n’attire pas les investisseurs, il ne stabilise pas le taux de change et, de surcroît, il ne rétablit pas la confiance. Pire encore, il délégitime l’État aux yeux de sa propre population, qui perçoit la violence comme arbitraire et injuste.
Face à cette impasse, plusieurs solutions alternatives existent, que l’État burundais pourrait mobiliser sans recourir à la force. Tout d’abord, la négociation régionale pourrait permettre de rétablir des accords d’approvisionnement régionaux, notamment en utilisant des mécanismes de crédits pour contourner le manque de devises.
Ensuite, la régulation économique constitue un levier important : elle pourrait consister à unifier le taux de change officiel et parallèle, à autoriser temporairement les importations privées de carburant sous contrôle, et à fixer des prix plafonds réalistes. Par ailleurs, la lutte contre la corruption mérite une attention particulière : plutôt que de réprimer les petits trafiquants, l’État pourrait cibler les réseaux de corruption au sein des services douaniers et des autorités locales qui tolèrent sélectivement le trafic. De plus, la communication publique est essentielle pour informer les citoyens des pénuries réelles, des horaires d’approvisionnement et pour instaurer ou consolider des systèmes de distribution équitables. Enfin, la coopération avec la société civile permettrait d’impliquer les associations locales dans la gestion de crise, afin d’éviter que les outils de cette violence légitime, notamment la police, ne soient perçus comme des forces d’occupation intérieure.
Ainsi, loin de la coercition, une approche combinant négociation, régulation, transparence, lutte anticorruption et participation citoyenne offre des perspectives plus durables et crédibles pour résoudre les pénuries.
Outre, le monopole de la violence légitime n’est un progrès que lorsque l’État l’utilise avec retenue et finalité publique. Or, face à la pénurie d’essence, l’État burundais en a fait un mode ordinaire de gouvernement, punissant les victimes de ses propres défaillances.
