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Burundi : une pénurie des fertilisants qui nourrit la faim

La récente visite officielle des ministres des Finances et de l’Agriculture à l’entreprise FOMI a mis en lumière une réalité : l’accès aux fertilisants reste un casse-tête majeur. Bien plus qu’un problème technique, c’est une crise structurelle qui fragilise la production agricole et menace directement la sécurité alimentaire. Une bombe à retardement aux effets déjà visibles dans les assiettes des Burundais. Tour des horizons.

Il y a des paradoxes qui interrogent, et celui du Burundi en est un majeur. Sur les 27 834 km² de superficie que compte le pays, 23 500 km² (84,43 %) sont de terres arables. Et les derniers chiffres du recensement général de la population de 2024 montrent que 85,7 % des ménages ordinaires sont engagés dans l’agriculture. L’agriculture représente par ailleurs 39,6 % du PIB, 84 % des emplois et 95 % de la sécurité alimentaire.

Sur le papier, tout semble indiquer que l’agriculture devrait être une force, une richesse, un levier de développement. Pourtant, l’insécurité alimentaire persiste, s’installe et progresse. Elle est passée de 27,8 % en 2008 à 32 % en 2014, puis à 44,6 % en 2018 avant de légèrement reculer à 41,2 % en 2023. Les zones rurales, où vivent la plupart des agriculteurs, sont les plus touchées (44 % contre 17,8 % en ville). Difficile alors d’expliquer comment un pays où la terre cultivable est omniprésente, sans problème de main d’œuvre et de pluie, soit aussi un pays où la faim reste quotidienne. Existe-t-il plus paradoxal que ça ?

Le difficile accès aux engrais

A l’origine de ce paradoxe, l’accès difficile aux fertilisants. Dans les discours et sur les papiers officiels encore, les chiffres rassurent. Les importations d’engrais ont été multipliées par cinq en moins d’une décennie, passant de 27 300 tonnes en 2015 à 140 000 tonnes en 2023. Depuis 2019, l’usine qui produit des engrais est implantée chez nous, et la production est passée de 56 000 tonnes en 2020 à 95 000 tonnes en 2022. Les engrais distribués aux agriculteurs dans le cadre des programmes de subvention sont passés de 6 500 tonnes en 2011 à 90 000 tonnes en 2022. Une progression spectaculaire.

Dans les champs, la progression ne se fait pas ressentir. Il suffit de taper l’accès aux engrais au Burundi sur Google pour voir ce dont témoignent les agriculteurs. Une étude d’analyse globale de la vulnérabilité, de la sécurité alimentaire et de la nutrition au Burundi faite en 2023 a montré que 54,9 % des agriculteurs dénoncent la faible disponibilité des engrais. Près de la moitié (47,4 %) pointe leur coût élevé car ils sont obligés de les acheter en contrebande. Et près d’un tiers (31,5 %) évoque leur inaccessibilité.

La productivité agricole, la victime

Le 14 août 2025, au cœur de la conférence-débat sur les réformes macroéconomiques nécessaires à la stabilisation de l’économie burundaise, le ministre des Finances a montré que le rendement moyen du maïs par exemple, plafonne à 1,3 tonne par hectare ; loin de l’objectif national de 4 tonnes. La production agricole, mesurée en équivalent céréales, a chuté de 25 %, passant de 666 297 tonnes récoltées en 2023 la saison A contre 499 472 tonnes récoltée en 2024 pour la même saison.

Quant à la croissance du secteur agricole, elle reste en deçà des ambitions nationales, avec 3,1 % contre un objectif de 4,3 %. En 2024, la valeur ajoutée de l’agriculture vivrière n’a progressé que de 1,7 % ; un résultat bien en deçà de l’objectif de 4 % fixé par le Plan National de Développement (PND 2018-2027).

Les assiettes en souffrent aussi

Le problème ne s’arrête pas dans les champs seulement. Il migre jusque dans les assiettes. A Kirundo par exemple, seulement 31,1 % des agriculteurs utilisent des engrais. Résultat, 74,1 % de la population est en situation de vulnérabilité alimentaire. À l’échelle nationale, la situation est tout aussi préoccupante.

L’enquête FSMS (Food Security and Malnutrition Survey) réalisée en 2025, montre qu’en moyenne au niveau national, 83 % des ménages consomment deux repas par jours contre 12 % qui en consomment trois. Cette enquête témoigne aussi que la baisse de la production agricole a réduit le stock des ménages pour leur propre consommation. 11 % des ménages estiment les réserves alimentaires pour leur propre consommation à moins de 2 semaines, 19 % avec des réserves alimentaires entre 2 semaines à 1 mois, 25 % de 1 à 2 mois et 45 % à plus de 2 mois de réserves. Seulement 55% des besoins alimentaires de la population rurale étaient couverts pour les 5 premiers mois de l’année.

Et par faute de manque de réserve alimentaire, l’indice des stratégies réduites d’alimentation au Burundi montrent que 60 % des ménages consomment des aliments moins préférés car moins chers, 23 % empruntent des vivres ou dépendent des aides des parentes ou des amis, 42 % limitent la quantité de la nourriture consommée au cours des repas, 34 % font recours à la réduction des quantités consommées par les adultes/mères au profit des jeunes enfants, et 34 % ont réduit le nombre de repas/jour pour toute la famille en sautant 1 ou 2 repas dans la journée.

Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils racontent le quotidien de millions de Burundais contraints de faire des choix impossibles face à ce besoin vital ; l’alimentation.

« Rien ne se perd, rien ne se crée »

A l’origine de ce paradoxe, il y a un système de subventions inefficace et coûteux. Le ministre des finances a prouvé que l’efficacité de ces subventions pose question, dans ce fait qu’une allocation massive des fonds est concentrée sur un seul facteur de production. En 2024, 307 milliards de BIF, soit 64 % du budget du ministère de l’Agriculture (479,651 milliards de BIF), ont été consacrés aux subventions des fertilisants. « Sur les cinq facteurs de production agricole que sont les infrastructures, les terres agricoles, l’eau (irrigation), les fertilisants et les semences, si le pays investit plus de 60 % sur un seul facteur de production – les fertilisants, peut-on s’attendre à une production agricole optimale ? » avait demandé le ministre.

C’est sans oublier aussi qu’il y a un interventionnisme étatique aux résultats limités. Ce secteur des engrais est presque totalement monopolisé par le secteur public et l’entreprise FOMI. Il n’y a pas de concurrence dans ce domaine.

Des solutions pour briser ce cercle vicieux ?

Face à cette situation, selon les recommandations du Burundi Agricultural Policy Conference 2025, l’État ne peut pas tout faire seul. Libéraliser le marché des intrants, ouvrir la porte aux acteurs privés, encourager la concurrence, sont des leviers indispensables pour améliorer la disponibilité des engrais. Ensuite, il faut moderniser. La digitalisation des chaînes de distribution peut permettre de suivre les intrants pour éviter les détournements, de connecter directement les agriculteurs aux fournisseurs.

Si le Burundi veut atteindre l’ambition de devenir un pays émergent d’ici 2040, il faut une transformation profonde de son agriculture, via l’accès facile et abordable aux engrais. Car au-delà des chiffres, il s’agit de permettre à chaque citoyen le droit d’un accès suffisant à une alimentation saine, et faire de l’agriculture, non plus un secteur de subsistance, mais un véritable moteur de croissance.

Cet article a été réalisé grâce au programme “Féministes pour des alternatives climat et environnement (FACE)”, soutenu par l’Agence française de développementCCFD-Terre Solidaire et ACORD Burundi.

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Les commentaires récents (1)

  1. waouh, un texte analytique éclairant qui contribue utilement au débat sur l’avenir agricole du Burundi. J’y vois une bonne articulation du paradoxe agricole burundais avec rigueur et clarté, l’usage des données chiffrées qui donne une crédibilité indiscutable et structure l’argumentation, une progression narrative qui part des champs pour aller jusqu’aux assiettes, et la proposition des pistes concrètes qui témoignent d’une réflexion orientée vers les solutions. Bravo. Kudos.