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La culture démocratique : une utopie dans les partis politiques

Le phénomène n’est pas nouveau. Nos partis politiques ont toujours été caractérisés par des guéguerres internes. A commencer par l’Uprona (Union pour le progrès national) qui, depuis l’assassinat de son fondateur, a toujours été caractérisé par des dissensions. Une maladie qui n’épargne pas les autres partis politiques malgré que tous se réclament démocratiques. Décryptage. 

Fondé en 1958 par le Prince Louis Rwagasore, le parti Uprona a été agréé le 14 mai 1962. Ce parti qui a milité pour l’indépendance du Burundi a connu des divisions internes bien avant l’ère démocratique. Son fondateur était à peine enterré que des divisions et un conflit de succession se manifestaient, donnant naissance à deux courants antagonistes : Casablanca & Monrovia. Une dissension centrée sur deux camps au sein d’une même formation politique pilotés d’un côté par André Muhirwa et Bamina et de l’autre côté par Thaddée Siryuyumusi et Paul Mirerekano.  

Au cours d’une réunion le 26 août 1962, Paul Mirerekano, proche collaborateur de Rwagasore, s’en prendra au gouvernement d’André Muhirwa qu’il accusera de népotisme et clientélisme. Ce conflit va vite prendre un caractère ethnique.

Des divisions qui ne datent pas d’hier

D’après Gaspard Kobako, politicien burundais, ces deux camps s’opposaient sur la question de l’indépendance. « Une partie voulait l’indépendance immédiate tandis qu’une autre ne voulait pas si vite. Car, elle était soutenue par la colonisation qui voulait se pérenniser », analyse-t-il, évoquant aussi le conflit qui opposait les Batare et les Bezi (clan du prince Louis Rwagasore.) « Et ce dernier a dégénéré plus tard en conflit ethnique avec des injustices qui s’en sont suivies suite aux manipulations du roi Mwambutsa démettant à tour de bras, le premier ministre Pierre Ngendandumwe pour le remplacer par son gendre Muhirwa contre la volonté populaire », raconte-t-il. 

Selon M. Kobako, malgré le retour du multipartisme dans les années 90, les divisions des partis n’ont pas cessé. Les deux principales formations politiques de l’époque, à savoir, le Frodebu et l’Uprona en ont tellement souffert. Le Frodebu, vainqueur des élections de 1993, après six années de clandestinité a été le premier à subir ces divisions, avec l’assassinat du premier Président démocratiquement élu, Melchior Ndadaye. 

De ce parti, six autres formations politiques sont nées : on peut évoquer SANGWE PADER d’Augustin Nzojibwami ; le RADEBU de Jean De Dieu Mutabazi ; le FRODEBU Nyakuri iragi rya Ndadaye de Dr Jean Minani, un parti qui sera récupéré par Kefa Nibizi et qui est baptisé actuellement CODEBU iragi rya Ndadaye. Et ces scissions sont reconnues par Léonce Ngendakumana, vice-président du parti Frodebu. 

Gaspard Kobako cite aussi le CNDD, composé majoritairement des membres de la Direction du FRODEBU, qui a accepté la lutte politique et armée. « Car, ils considéraient que le fait d’adhérer aux différentes conventions de Kigobe-Kajaga-Novotel était une façon d’abdiquer en acceptant de partager le pouvoir issu des urnes avec celui issu des armes (coup d’état sanglant) », justifie-t-il.

L’Uprona et y échappe pas non plus. M. Kobako rappelle les camps Charles Mukasi, Me Sinarinzi, le trio Charles Nditije, Tatien Sibomana et Evariste Ngayimpenda, le duo Gaston Sindimwo et Abel Gashatsi, etc.  

Actuellement, des divisions au sein du parti CNL font la Une des médias. 

Les causes sont multiples 

Kefa Nibizi, président du parti CODEBU évoque le manque de culture démocratique au sein des partis politiques.  D’après lui, cela se manifeste surtout dans les partis nés des anciens mouvements rebelles.  « Il y a toujours cet esprit militaire de donner des ordres. C’est la dictature », avance-t-il. Il donne l’exemple de ce qui est en train d’arriver au sein du parti CNL. Selon lui, les questions, les dissensions devaient être gérées à l’interne.  

De son côté, M. Kobako trouve que les divisions au sein des partis sont liées à plusieurs facteurs. Pour le cas du Frodebu par exemple, il explique que les premières divisions sont une émanation directe du coup d’Etat sanglant de 1993. 

Pour le cas Uprona, il indique qu’il y en a qui ont mal digéré l’acceptation du retour au multipartisme : « Ils ont considéré Pierre Buyoya comme un traître. Ainsi, il y a des partis qui sont nés au sein de l’Uprona, les uns pour des raisons stratégiques, pour l’appuyer, pour chercher des postes. » Ce qui s’est manifesté à Arusha, ajoute-t-il, notant que cela existe même aujourd’hui : « Certains sont qualifiés de ‘’power’’ pendant que d’autres les accusent de pactiser avec le parti au pouvoir. »

Pour sa part, un politologue explique que la culture démocratique n’est pas encore intégrée dans la classe politique burundaise. « Nos politiciens n’ont pas encore compris que l’alternance, la tolérance… font partie des principes démocratiques. Certains veulent s’éterniser à la tête des partis, des pays, en excluant les autres », justifie-t-il. « Et les vainqueurs n’aident pas les perdants à survivre ».  

Au lieu de leur permettre d’avoir des moyens, poursuit ce politologue, le constat est que le parti vainqueur exclut les autres. « Par la politique de diviser pour régner, il participe dans la création des ailes qui leur sont soumises. Rappelez-vous du concept de Nyakurisation des partis politiques née dans les années 2005 », souligne-t-il. Il y a donc souvent une main du pouvoir dans les scissions qui s’observent dans les partis. « Or, un système démocratique fort suppose des partis aussi forts. Et le parti au pouvoir ne devait pas aussi avoir peur d’une opposition forte. » 

L’ingérence dans les affaires internes des partis

Revenant sur le cas du CNL, il n’exclut pas l’ingérence du pouvoir. « En tout cas, depuis le FNL, jusqu’aujourd’hui, le constat est que les tombeurs d’Agathon Rwasa ont été payés. Comment ? Ils ont eu des postes après avoir évincé Rwasa. Je ne veux pas citer des noms, mais allez-y voir », analyse-t-il.  « Ne soyez pas étonnés si ceux qui viennent de suspendre Agathon Rwasa sont nommés dans des postes de responsabilités très bientôt si réellement ils réussissent le coup. »

D’après lui, ça sera une preuve que la scission n’est pas venue de l’intérieur mais d’une main externe. Il donne aussi l’exemple du parti Frodebu. « Mis à part, le premier fondateur du Frodebu Nyakuri, d’autres ont été payés pour avoir créé des partis qui affaiblissent le Frodebu. Là aussi, je ne veux pas citer des noms », se réserve-t-il. 

S’exprimant sous anonymat pour des raisons personnelles, il trouve aussi que les récentes déclarations du secrétaire général du parti au pouvoir sur Agathon Rwasa signifient beaucoup de choses. « Il faut aussi voir comment le ministère de l’intérieur s’intéresse beaucoup à la situation au sein du CNL. Il y a moyen de se poser des questions. »

Néanmoins, ce politicien reconnaît que des problèmes purement internes peuvent provoquer des divisions dans les partis. « Des intérêts personnels surtout à l’approche des élections peuvent entrainer des divisions au sein des partis », ajoute-t-il notant que cela se manifeste souvent dans des pays africains où la culture démocratique n’est pas encore une réalité : « Beaucoup de partis politiques sont confondus avec leur fondateur. On trouve une personne qui dirige un parti durant des années comme s’il était le seul capable. Cela montre la faiblesse du leadership. » Or, il signale qu’il devrait y avoir une alternance à la tête des partis politiques comme c’est le cas pour le pays.

 

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