Le harcèlement scolaire, ou school bullying comme diraient les Anglo-Saxons, est un fléau bien enraciné partout et même dans notre système. Selon les chiffres de l’UNESCO publiés en 2024, près d’un élève sur trois dans le monde déclare avoir été agressé physiquement au moins une fois au cours de l’année. Un autre rapport, datant de 2019, révélait que 48 % des apprenants de la région d’Afrique de l’Est et australe avaient déjà été victimes de harcèlement. Le cas de Trésor (nom d’emprunt), comme tant d’autres, montre que ce mal ronge bel et bien le milieu scolaire burundais.
Depuis septembre de cette année, Trésor fréquente la première année du cycle post-fondamental dans un lycée public à l’intérieur du pays. Le cycle supérieur sera-t-il différent du cycle inférieur ? Sans doute pas. Les années précédentes, il avait davantage de bourreaux que d’amis à l’école. Depuis le primaire, il avait toujours été le souffre-douleur de sa classe. Deux raisons expliquaient cette situation : son intelligence. Il était toujours le premier de la classe et son physique était sujet de moqueries de la part de ses camarades de classes. Maigrichon et de petite taille, ses camarades le surnommaient « GaPoint », en référence à sa stature et à ses points toujours au-dessus de la moyenne. Pendant la récréation, les moqueries fusaient, souvent accompagnées de quelques coups sur sa « tête de génie », selon les mots de ses tyrans. « Il m’arrivait de demander à un élève intelligent de m’expliquer un exercice que je n’avais pas bien compris, mais ce dernier me congédiait presque violemment », confie-t-il.
Et le harcèlement ne venait pas uniquement des élèves. Un jour, après avoir réclamé des points à un enseignant, celui-ci lui répondit froidement : « Non, je ne te donnerai pas ces points. Et si tu ressens une injustice de ma part, sache que tu ne seras pas le premier à en subir une. »
Trésor se souvient encore de la profonde frustration ressentie ce jour-là. « Mes parents m’avaient envoyé à l’école pour obtenir de bonnes notes. Ils n’auraient pas pris ces faits au sérieux. Mais à force de subir ces moqueries, j’ai fini par me replier sur moi-même, à l’école comme à la maison. »
Ces épisodes ont laissé des traces, surtout psychologiques : « À cette époque, j’avais perdu la joie de vivre, l’appétit et l’estime de moi-même. J’étais isolé, replié sur moi, envahi par la honte et la culpabilité. »
Et maintenant ?
Pour son cycle supérieur, Trésor a changé d’établissement. Il espérait un nouveau départ, se fondre dans la masse et effacer ses souvenirs traumatisants. Hélas, la trêve fut de courte durée. Dès les premières semaines, il aperçoit des visages familiers de son ancienne école. Sans surprise, quelques jours plus tard, ses nouveaux camarades connaissaient déjà son surnom. Dès la première semaine, Trésor élabore une stratégie pour passer inaperçu : s’asseoir au fond de la classe plutôt qu’à sa place habituelle, au premier rang. Quand les enseignants l’interrogent, il fait semblant de ne pas connaître la réponse, en vain car sa réputation d’« intello » l’a précédée. Même quand ses notes baissent, les temps libres en classe deviennent des moments de moqueries. « Parfois, pendant ces moments infernaux, je sors pour éviter d’entendre leurs propos blessants », raconte-t-il. Malgré tout, Trésor tente de tenir bon. Ses rares amis sont les seuls à savoir ce qu’il endure. Pendant ce temps, les séquelles psychologiques persistent : faible estime de soi, anxiété, frustration…
Comment prévenir ?
Le système éducatif tente tant bien que mal de lutter contre le harcèlement. Bélyse (nom d’emprunt), enseignante dans un lycée privé de Bujumbura, évoque les mesures administratives prises dans son établissement : « Les injures ou les violences physiques entre camarades sont sanctionnées par le règlement scolaire. Cependant, les victimes dénoncent rarement leurs agresseurs. » Elle constate également un manque criant de personnel qualifié : « Dans la plupart des écoles où j’ai travaillé, il n’y avait aucun psychologue. Pourtant, sa présence est indispensable. Nous voyons souvent des élèves au comportement inquiétant, parfois issus de milieux familiaux toxiques. Cela montre combien les experts en santé mentale des enfants et adolescents sont nécessaires dans les établissements scolaires. »
Elsie, élève en terminale dans un lycée public de Gihosha, souligne quant à elle une lacune dans la réglementation : « Dans notre règlement, le mot “harcèlement” n’apparaît pas. Mais certains comportements qui s’en rapprochent sont sanctionnés. Par exemple, les fautes graves comme le vol, l’attentat à la pudeur, l’injure ou la fouille des effets d’autrui entraînent un conseil de discipline, selon l’appréciation du préfet. »
Qui des solutions ?
Chadrack Nindabira, psychologue clinicien au Centre Hospitalo-Universitaire de Kamenge (CHUK), explique comment reconnaître un enfant harcelé : « Il devient souvent silencieux, isolé, anxieux, et peut présenter des troubles alimentaires. On observe aussi des sentiments de honte, de colère ou de culpabilité. C’est souvent un élève qui rentre à la maison sans une partie de son matériel scolaire, confisqué par ses agresseurs. » Si un parent remarque de tels signes, poursuit-il, une discussion bienveillante s’impose : « Chaque jour, les parents devraient consacrer quelques minutes à demander à leur enfant comment s’est passée sa journée. Le ton doit être doux et curieux, non autoritaire. Si l’enfant se plaint ou montre des signes inquiétants, il faut en informer les enseignants. »
L’établissement a, lui aussi, un rôle crucial à jouer : « Il doit organiser des séances de sensibilisation pour inculquer aux élèves l’empathie et le respect mutuel. Un règlement clair contre toute forme de violence est nécessaire. De plus, la présence de psychologues scolaires est primordiale pour accompagner les victimes et prévenir les drames. Enfin, des formations régulières, un véritable “recyclage”, devraient être organisées pour les enseignants afin de les outiller sur la psychologie de l’enfant et de l’adolescent », conclue l’expert.
