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Harcèlement scolaire : un mal que l’on refuse de voir ?

À Gitega comme à Bujumbura, dans des classes bondées, il se passe quelque chose que personne ne veut nommer. Un élève brillant qui se mure dans le silence. Une fillette de dix ans qui dit à sa mère qu’elle ne veut plus vivre. Un prénom transformé en insulte quotidienne. Le harcèlement scolaire existe au Burundi. Et on fait semblant de ne pas le voir.

À Gitega, des élèves pleurent en silence, victimes de moqueries et de violences répétées. Pourtant, la gravité du harcèlement reste souvent méconnue, aggravée par des facteurs culturels bien ancrés. « Au début, on croit qu’il s’agit de simples chamailleries entre élèves. Mais lorsqu’un enfant commence à sécher les cours, à pleurer sans raison apparente ou à voir ses résultats chuter, on comprend que quelque chose de plus grave se passe. », explique Violette Uwimana (nom d’emprunt), enseignante chevronnée.

Cette professeure de mathématiques à l’École fondamentale de Gitega dit avoir vu trop d’enfants brisés. Celle qui arpente les couloirs de son école depuis plus de dix ans raconte des scènes qui l’ont marquée : « J’ai vu un élève brillant devenir silencieux, s’asseoir toujours au fond de la classe. Les autres l’appelaient par un surnom humiliant. Chaque jour, c’était la même chose. Ce n’était plus un conflit, c’était devenu un système. » Pour elle, le harcèlement scolaire est souvent banalisé : « Beaucoup de parents disent “Nous aussi, nous avons traversé cela.” Mais ils ne mesurent pas les dégâts psychologiques que cela peut causer. » Le terme lui-même, encore flou dans l’opinion publique burundaise, recouvre pourtant une réalité bien précise.

Selon Violette, certains signes ne trompent pas. L’enfant prend conscience du harcèlement lorsque la peur s’installe, souvent vers l’âge de 8 ou 9 ans, au moment où il commence à se comparer aux autres. Dans cette école publique surpeuplée, les cas se multiplient. Violette se souvient d’une fillette de 10 ans, surnommée « la grosse vache » en raison de son poids : « Elle dessinait des monstres pour se venger en secret et, un soir, elle a confié à sa mère qu’elle ne voulait plus vivre. Heureusement, ses parents ont réagi à temps. »

L’enseignante insiste sur le fait que les conflits ponctuels, comme une dispute pour un ballon, se résolvent rapidement. Le harcèlement, en revanche, repose sur une répétition intentionnelle, avec un déséquilibre de pouvoir, physique, social ou psychologique. Au Burundi, où les classes peuvent compter jusqu’à 80 élèves, les surveillants peinent à tout observer.

Des blessures invisibles, à la sauce burundaise

Jean-Claude Nzoyihiki, psychopédagogue expérimenté, définit le harcèlement scolaire comme un comportement agressif prolongé chez les apprenants, souvent lié à des difficultés d’apprentissage, à des affects parentaux négatifs ou à des phénomènes d’imitation entre camarades. « Il s’agit d’un comportement intrinsèque, déclenché par certains facteurs, visant à nuire intentionnellement. Contrairement au conflit ponctuel, qui se résume à des insultes ou à des disputes rapidement résolues, le harcèlement engendre peur, anxiété, isolement et une faible estime de soi », explique-t-il.

L’enfant prend pleinement conscience de sa victimisation à un âge scolaire plus avancé, lorsqu’il perd l’intérêt pour ses objectifs et évite l’école sous des prétextes fallacieux. Pourquoi tant de victimes tardent-elles à parler ? Nzoyihiki évoque la peur du châtiment parental ou celle d’aggraver la situation. Certains enfants finissent même par intérioriser leur rôle. Ils considèrent cette violence comme normale, adoptent des surnoms dégradants, s’attribuent une responsabilité imaginaire ou perdent tout espoir de changement. « Psychologiquement, la culpabilité, l’isolement et la peur du jugement les paralysent », ajoute-t-il.

À court terme, les signes sont nombreux : absentéisme, baisse des résultats scolaires, irritabilité, troubles du sommeil, colères intenses, céphalées ou blessures physiques. À long terme, les conséquences peuvent être graves : dépression, anxiété chronique, troubles post-traumatiques, échecs professionnels ou idées suicidaires. Au Burundi, certains facteurs culturels compliquent davantage la situation : « On entend souvent : “C’est l’étiquette de son clan” ou “son père était ainsi”, ce qui minimise le drame. Socialement, grandir dans un environnement conflictuel peut normaliser la violence », observe Nzoyihiki. Des rapports confirment cette réalité. En Afrique de l’Est, près de 48 % des élèves ont déjà subi du harcèlement.

Briser le silence : par où commencer ?

Les enseignants comme Violette et les psychopédagogues appellent à l’action. « Nous, enseignants, constatons une aggravation du malaise. Les victimes perdent confiance en elles, fuient les interactions sociales et risquent, plus tard, une instabilité professionnelle », témoigne Jean-Claude Nzoyihiki. Le cyberharcèlement émerge également, notamment via WhatsApp, où les enfants reproduisent des comportements violents observés en ligne.

Pour accompagner les victimes, Nzoyihiki recommande une écoute attentive, la mise en place de mesures de protection, ainsi que l’encouragement à s’exprimer à travers le dessin ou l’écriture. Un suivi scolaire et des thérapies cognitivo-comportementales peuvent aussi être nécessaires. « Il est important de consulter un professionnel si l’anxiété ou l’insomnie persistent », insiste-t-il.

Aux parents burundais, il conseille de rester vigilants face aux signes de violence, notamment les insultes, les exclusions, les rumeurs, etc. Maintenir un dialogue constant avec l’école est également essentiel. Violette Uwimana conclut sur une note d’espoir : « À Gitega, après des actions de sensibilisation, Jean a retrouvé le sourire en classe. Il faut briser le silence. Un enfant harcelé aujourd’hui peut devenir un adulte brisé demain. Parents, enseignants, tous doivent agir pour que l’école redevienne un havre de paix. » 

 

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