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Burundi : la justice scolaire, miroir des fractures sociales ?

Au Burundi, comme ailleurs, l’école est censée être un sanctuaire d’égalité, un lieu où les jeunes esprits apprennent autant les mathématiques que la justice. Pourtant, au vu de ce qui est en train de se passer au Green Hills International College de Gitega, quelques doutes surgissent. Un blogueur s’est mis dans la peau d’un élève du lycée de Busiga, à Ngozi, pour rappeler cruellement que certains établissements, et certains élèves, sont plus égaux que d’autres.

Le contraste est saisissant. D’un côté, l’acte de vandalisme pur et prémédité. Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2025, vingt-cinq élèves du Green Hills International College, un établissement huppé de Gitega, ces derniers, masqués et armés d’essence, brûlent le bloc administratif. Bureaux, archives, matériel, jusqu’aux caméras de surveillance et leur précieuse mémoire, partent en fumée. Un geste d’une violence extrême, symbolique d’un profond malaise.
Pourtant, après cet incendie criminel, peu d’actions ont été entreprises. Des semaines plus tard, aucun renvoi n’a encore été prononcé. Les poursuites judiciaires qui avaient été entamées semblent avoir été abandonnées. L’affaire semble avoir été réglée sous une forme de négociation à l’amiable qui ne dit pas son nom.

A un certain moment, on a évoqué le respect de l’article 3, alinéa 1, de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, qui dispose que : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale. »
De l’autre côté du miroir, le vol de la faim. Il y a plus d’une année, dans la nuit du 21 septembre 2024, sept élèves du lycée de Busiga, à Ngozi, sont surpris en train de dérober des avocats. Un larcin motivé par les conditions de vie précaires des élèves internes dans les écoles publiques du Burundi, où l’alimentation est souvent insuffisante.
La riposte de l’institution, elle, fut foudroyante. Quarante-huit heures. C’est le temps qu’il aura fallu au conseil de direction, en session extraordinaire, pour leur signifier leur renvoi définitif et leur fermer les portes de tout établissement pour le reste de l’année scolaire. Parmi les exclus, deux élèves finalistes.

Une justice scolaire à géométrie variable ?

Face à ce contraste saisissant, une question brûlante s’impose. Pourquoi une telle difference de traitement? La réponse, aussi amère soit-elle, semble couler de source. Elle dessine les contours d’une société à deux vitesses, où la justice scolaire n’est pas aveugle, mais clairvoyante. Très clairvoyante. D’un côté, le lycée de Busiga. Des adolescents issus de milieux modestes voient leur scolarité perturbée, et peut-être leur avenir remis en jeu pour un vol de nourriture, conséquence de la faim et de la précarité. De l’autre, Green Hills. Dans cet établissement privé où les frais de scolarité se comptent en millions, les adolescents nantis, auteurs d’un incendie criminel, ne sont pas renvoyés. On négocie. On répare. On paye. La preuve par les chiffres : 89 millions de Fbu collectés par les parents ont servi à « dédommager » l’école. Une simple transaction financière qui a visiblement suffi à laver la gravité des actes commis. Le ministre de l’Éducation s’est ressaisi et a ordonné la tenue d’un conseil de discipline pour prendre les mesures qui s’imposent. Il a pris le soin de préciser que « l’affaire pénale est gérée conformément au Code pénal et aux règles d’administration de la justice, tandis que l’affaire disciplinaire relève de la compétence du conseil de discipline de l’école. » Sauf que du côté pénal, l’affaire semble avoir été bouclée en un règlement à l’amiable et que les élèves ont d’ores et déjà regagné l’école.

Ces deux poids, deux mesures, se vérifient même dans les recours. À Busiga, le recours déposé par une organisation de défense des droits humains auprès du ministère de l’Éducation est resté lettre morte, sans écho. Pour Green Hills, en revanche, les rouages semblent avoir été merveilleusement huilés pour venir en aide aux élèves.
Ce traitement différencié pose une question cruciale sur la valeur que nous accordons à l’enfance. Si sanctionner les élèves de Green Hills irait à l’encontre de leur intérêt supérieur, tel que défini par la Convention internationale des droits de l’enfant, ce qui est une bonne chose en soi, qu’en est-il de l’intérêt supérieur des enfants de Busiga ?

Une leçon à tirer ?

Au-delà des faits, cette double affaire nous assène une leçon amère qui résonne bien au-delà des murs des salles de classe. Elle nous apprend que la justice scolaire n’est pas aveugle. Bien au contraire. Elle distingue, avec une acuité troublante, la couleur de l’uniforme, le prestige de l’établissement, l’épaisseur du portefeuille parental. Elle sait, avec une cynique clairvoyance, différencier un vol de survie d’un vandalisme délibéré, et choisir sans hésiter lequel des deux écraser avec la plus inflexible sévérité.

Ce « deux poids, deux mesures » dépasse largement le cadre disciplinaire. Il est le miroir grossissant d’un système qui, dès le plus jeune âge, assigne à chacun sa place. D’un côté, ceux qui peuvent acheter leur impunité et apprendre que tout se négocie. De l’autre, ceux qui, n’ayant rien, paient comptant les erreurs de leur jeunesse et apprennent que la faute est impitoyable pour qui ne peut la racheter.

De l’espoir ?

L’appel du ministère de l’Éducation à tenir enfin un conseil de discipline à Green Hills est un premier pas nécessaire. Mais il ne suffira pas à effacer la fracture ainsi exposée. Car le véritable enjeu n’est pas procédural, il est éthique. Ce dont nous avons besoin, urgemment, c’est d’une prise de conscience collective. L’école ne doit pas être le lieu où se consolident les inégalités, ni celui où l’on apprend, par la pratique, l’injustice.

L’espoir, désormais, repose sur les épaules de ce fameux conseil de discipline. Saura-t-il rendre une décision qui redonne un peu de foi en l’égalité, ou actera-t-il, par son indulgence, cette triste leçon de la vie ? Time will tell.

 

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