Face aux blessures encore vives du passé, de jeunes artistes de Gitega ont fait de l’art un espace de parole, de guérison et de résistance. À travers, le débat, le théâtre, le slam ou la peinture, ils interrogent les traumatismes transmis entre générations et esquissent les contours d’une société en quête de réconciliation et de renouveau. Dans leurs voix et leurs gestes se lit une volonté farouche de rompre avec la peur héritée et le silence imposé. Une jeunesse consciente qui refuse de porter indéfiniment le fardeau des erreurs d’hier.
Personne ne jetterait la pierre à quelqu’un qui dirait que l’art est un don. L’art, excellent moyen d’expression, passe encore. Mais combien comprendraient rapidement que l’art peut aussi guérir ? L’art comme remède contre les tourments individuels, l’art comme antidote d’une société qui va à la dérive, l’art comme guérison d’une communauté en perte de repères. C’est fou ce qu’on peut rêver en écoutant les jeunes qui pensent et agissent autrement. C’est encore plus saisissant quand on a grandi à une époque où l’encadrement des jeunes était le cadet des soucis de l’État.
L’art, un bouclier contre les cicatrices de l’histoire ?
C’est presque une leçon de vie qu’un jeunot jette à la figure de ceux qui ont vécu les années noires de l’histoire de notre pays, quand il leur ôte les mots de la bouche pour dire à leur place : « Se méfier des autres avants même de les connaître ». Ce n’est pas la génération 80 qui dira le contraire, ou du moins ce qu’il en reste. Car nombreux sont ceux qui ont vécu la guerre, qui y sont restés ou qui sont marqués à jamais par les épreuves qu’ils ont eu à traverser. Plus grave encore, si le pays a du mal à se défaire des séquelles de son passé peu glorieux (vous aurez compris que c’est un euphémisme), c’est peut-être parce que ses plaies n’ont pas encore totalement cicatrisé. Il suffisait d’être au Centre Bahimpundu de Gitega ce samedi 20 décembre 2025 et de suivre les prestations de 30 jeunes artistes, qui venaient d’y passer 10 jours dans une résidence de création. La restitution a replongé les spectateurs dans ce passé qui ne passe pas. Il fallait les écouter crier « J’ai envie de vivre, j’ai envie d’être » pour comprendre que le vent est en train de tourner. Mais les choses ne sont pas si simples, comme l’a rappelé l’un des organisateurs de l’encadrement des jeunes artistes : « La génération des moins de 25 ans n’a pas vu la guerre. Mais elle l’a vécue à travers ceux qui l’ont vécue », c’est-à-dire leurs proches. Cela sous-entend la transmission intergénérationnelle des traumatismes du passé, cette carapace dont la jeune génération veut absolument se défaire.
Le salut est-il proche ?
Débat, théâtre, slam, peinture, arts plastiques… quel est le point commun avec la guérison des blessures du passé ? Une question purement rhétorique ? Pas si sûr. Nous assistons sans aucun doute à la prise de conscience de ceux qui seront aux affaires demain. Ceux-là mêmes qui sont fatigués de porter le fardeau terrible que leurs aînés veulent leur faire porter. Mais les mots-clés de cette phrase alambiquée sont « prise de conscience ». S’ils commencent à déterrer les racines du mal, peut-être que la guérison est proche. S’ils commencent à ôter les mots de la bouche de ceux qui ont vécu les terribles crises cycliques que le pays a vécu, pour mettre le doigt là où ça fait mal, l’espoir est permis. On dit souvent que la vérité sort parfois de la bouche des enfants. Ecoutez et méditez, vous les générations sacrifiées : « Si vivre coûte plus cher que mourir, alors la mort devient une option ». Cette soif d’en finir avec les démons du passé, ceux qui étaient au Centre Bahimpundu l’ont ressentie. Vincent Hakizimana conseiller socio-culturel de la commune Gitega dit à ce propos : « Je réalise que les jeunes peuvent nous aider à comprendre les traumatismes liés au passé » Ses propos trouvent une résonnance particulière avec la réflexion d’un autre intervenant qui a souligné le fait que les parents peuvent souvent ignorer le potentiel des jeunes.
La mayonnaise est-elle en train de prendre ?
Les propos de Bless Allègre Bakize, une actrice ayant performé ce samedi, sont instructifs : « On essayait de remettre sur le tapis des choses qui ne sont pas forcément dites dans nos communautés, poser les questions qui fâchent, quitte à amener les spectateurs à se poser des questions, à remettre en question leurs convictions, pour qu’ils puissent ensuite les rapporter dans leurs communautés ». Le soft power de l’art en action ! L’un des organisateurs, qui a suivi avec intérêt le débat ayant opposé quatre équipes autour du thème « L’État a-t-il l’obligation morale et politique de réparer les traumatismes qu’il laisse perdurer ? », a rappelé aux jeunes artistes : « L’État de demain, c’est vous ! ». Il n’a pas tort, car le devoir de sortir cette patrie, si meurtrie par certains de ses fils et filles, de la profondeur des abîmes dans lesquels ces derniers l’ont plongée incombe à cette génération consciente, qui ne carbure plus à la haine ethnique, à la corruption, à la gabegie, etc. Pour terminer sur note encore plus positive, le pays dispose d’une forte culture de solidarité et d’un potentiel créatif notable chez les jeunes. Tout cela peut être utilisé pour guérir la société de se vieux démons.
