La suppression par la Chine des droits de douane sur les exportations de 53 pays africains ouvre une nouvelle phase dans les relations sino-africaines. Mais derrière l’annonce, les échanges restent profondément déséquilibrés. Pour le Burundi, exportateur surtout de matières premières vers cette puissance, cette mesure annonce-t-elle un rééquilibrage commercial ou risque-t-elle d’accentuer une dépendance déjà structurelle ? Analyse.
Le 14 février 2026, la Chine a annoncé la levée de ses taxes douanières pour 53 pays africains. À compter du 1er mai, ces pays ne paieront plus de droits de douane sur leurs exportations vers la Chine. Une mesure qui suscite de nombreuses interrogations chez certains observateurs. En effet, la Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis plus de quinze ans.
Les flux commerciaux restent quand-même structurellement déséquilibrés. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont atteint environ 225 milliards de dollars, contre 123 milliards de dollars d’exportations africaines vers la Chine. L’écart dépasse ainsi 100 milliards de dollars en faveur de Pékin.
Entre la Chine, géant industriel, et le Burundi, économie enclavée dépendante de l’exportation des matières premières, le commerce reste profondément asymétrique. La suppression des droits de douane par Pékin ouvre pourtant une fenêtre stratégique : diversification des exportations, montée en gamme, investissements industriels. Mais sans renforcement des capacités productives nationales, cette ouverture pourrait surtout consolider une dépendance déjà marquée. Parlerons-nous donc de tournant historique ou de simple prolongement d’une relation inégale ?
La situation de plus près : zone EAC
La Chine et les pays africains ont développé des relations économiques et commerciales de plus en plus étroites, marquées par une progression constante du volume des échanges, des marchandises et des services diversifiés entre les deux parties, selon les dernières données disponibles. Cependant, la relation commerciale entre la Chine et les pays de l’EAC est à la fois essentielle et asymétrique. Elle est vitale pour les exportations de matières premières de la région, mais expose également ces économies à un déséquilibre commercial chronique. Les efforts de diversification des exportations et les nouvelles facilitations tarifaires pourraient toutefois contribuer à rééquilibrer progressivement ces échanges. La RDC se distingue nettement avec plus de 21 milliards de dollars d’exportations vers la Chine. Ce volume colossal, principalement porté par le cuivre et le cobalt, illustre la dépendance de la Chine à l’égard des minerais stratégiques congolais pour ses industries de pointe, notamment les batteries électriques. La balance commerciale est largement en faveur de la RDC.
Pour des pays comme le Kenya, l’Ouganda ou le Burundi, les volumes d’exportation vers la Chine sont significativement plus faibles (confère le graphique en dessous). Leurs exportations sont dominées par des produits agricoles (café, thé, avocats) et quelques minerais. En comparaison, leurs importations en provenance de Chine sont bien plus élevées (plusieurs milliards pour le Kenya), créant ainsi un déficit commercial structurel.

Le cas particulier du Soudan du Sud mérite également attention. Historiquement dépendant des exportations de pétrole vers la Chine, les données de fin 2024 montrent une chute spectaculaire de ces flux, pour des raisons non précisées. Cela illustre la volatilité potentielle d’échanges fondés sur une ressource unique.
Le Burundi au bas de l’échelle
La balance commerciale entre le Burundi et la Chine est l’une des plus déséquilibrées de la sous-région. Elle se caractérise par un déficit structurel profond. Le Burundi importe massivement des produits manufacturés et des biens d’équipement, tandis que ses exportations vers l’Empire du Milieu restent limitées à quelques matières premières. Selon les données récentes (2024-2025), le Burundi a importé depuis la Chine pour environ 89,7 millions USD, tandis que ses exportations vers ce pays ont atteint environ 22,9 millions USD, soit un solde commercial de -66,8 millions USD. Pour le seul mois de novembre 2025, le Burundi a exporté pour 1,69 million USD contre 11,4 millions USD d’importations en provenance de Chine.
L’offre burundaise est fortement concentrée autour de trois principaux piliers :
- Les minerais stratégiques (environ 70 %), notamment le niobium, le coltan, le vanadium et le zirconium (environ 15,6 millions USD en 2024) ;
- Les produits agricoles, principalement le thé (environ 5 millions USD), et de manière croissante le café ;
- Les minerais d’étain, qui constituent également une part importante.
Le constat demeure toutefois préoccupant : le Burundi reste un acteur marginal en matière de production et d’exportation. Selon l’Observatoire de la Complexité Économique (OEC), le pays n’est pas parvenu à accroître significativement ses exportations vers la Chine au cours des dernières années. Entre 2018 et 2023, le solde commercial est resté largement déficitaire. En 2018, la balance commerciale a enregistré le déficit le plus faible, s’élevant à -25,4 millions USD, tandis que le pic a été atteint en 2021, avec un creusement à -199,32 millions USD. Sur l’ensemble de la période 2018-2023, le déficit commercial moyen s’est établi à -130,32 millions USD.
De la stratégie, il en faut une
L’échange sino-burundais est disproportionné non seulement dans les chiffres, mais aussi dans sa nature. Le Burundi fournit des ressources stratégiques indispensables à l’industrie chinoise, tandis que la Chine exporte vers le Burundi des biens de consommation et des équipements que ce dernier ne produit pas encore localement. Néanmoins, des opportunités existent pour tirer profit de la suppression des droits de douane annoncée par Pékin.
Pour les exportateurs burundais, il serait stratégique de se rapprocher des autorités compétentes afin d’identifier les produits éligibles à l’exportation afin de bénéficier pleinement des facilités douanières. La demande chinoise pour des produits de qualité reste forte. Du côté des investisseurs chinois, le Burundi peut se présenter comme une « terre d’opportunités », avec une position géographique stratégique au carrefour de corridors commerciaux régionaux. Les secteurs de l’agro-industrie, des mines, des infrastructures et des technologies de l’information et de la communication (TIC) apparaissent particulièrement porteurs.
Par ailleurs, s’appuyer sur les cadres de coopération existants constitue une opportunité incontournable. Le Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) demeure un moteur clé de cette relation. Les accords et financements qui en découlent, comme le don de 14 millions de dollars accordé en décembre 2024 pour l’agriculture et les infrastructures, contribuent à créer un environnement propice aux affaires. Enfin, les partenariats public-privé (PPP) méritent d’être privilégiés pour financer de grands projets d’infrastructure sans alourdir excessivement la dette publique.
