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Gouvernement du 10 juillet 1993 : quelles leçons pour l’avenir ?

Au milieu de la ferveur populaire qui a suivi l’élection de Melchior Ndadaye, candidat du Front pour la Démocratie du Burundi (FRODEBU) à la présidentielle du 1er juin 1993, les Burundais sont retournés aux urnes le 29 juin de la même année pour élire une nouvelle Assemblée nationale. Sans surprise, l’issue de ces législatives a conforté une victoire éclatante du président élu : 65 sièges pour le FRODEBU sur un total de 81 sièges contre 16 pour le l’UPRONA. Retour sur le contexte et ses spécificités.

 C’est dans la ferveur populaire et dans un contexte international favorable à la démocratisation que le FRODEBU gagne haut la main les législatives du 29 juin. Par la suite, le président Melchior Ndadaye forme un gouvernement dont les membres sont annoncés le jour même de son investiture au Palais des Congrès de Kigobe, le 10 juillet 1993. A la surprise générale, le président Melchior Ndadaye confie le poste de premier ministre à une femme. C’est une première en Afrique, huit jours plus part, le Rwanda se dote à son tour d’un gouvernement dirigé par une femme, Agathe Uwilingiyimana. Une analyse sous différents aspects de ce gouvernement permet d’en faire ressortir des réalités souvent passées sous silence dans les débats politiques. En premier lieu, sur un total de 22 membres (18 ministres et 4 secrétaires d’Etat), 14 d’entre eux sont Hutu (soit 63,63%) et 8 Tutsi, soit 36,36%. En termes de répartition des portefeuilles ministériels, le FRODEBU et ses alliés, c’est-à-dire le Parti du peuple (PP) et le RPB Nturenganywe dont chacun hérite d’un poste, raflent le gros des départements : dix-sept portefeuilles soit 77,25%. Trois reviennent à l’ancien parti unique soit 13,63% et les deux cabinets restants, relevant de la Défense et de la Sécurité publique, dont la proportion en pourcentage est de 9,09%, sont confiés à des officiers de l’Armée, officiellement sans appartenance politique. En réalité, l’UPRONA se voit confier des portefeuilles de seconde zone dans le gouvernement. Tout de même, il sied de souligner que rien n’exige le président élu de nommer des ministres issus de l’opposition.

Ensuite, en faisant l’analyse sous l’angle des représentations géographiques, douze provinces sur un total des quinze qui existent (la mairie de Bujumbura a un statut particulier) sont représentées dans le nouveau gouvernement. Une surprise ! La province de Bururi a le prestige d’envoyer six membres, cinq issus du FRODEBU et un autre du parti allié (PP), dans un gouvernement de 22 membres. La deuxième province pourvoyeuse de membres du gouvernement est Bujumbura, avec trois ministres seulement.

Le FRODEBU face à la Realpolitik

En effet, cette surreprésentation de la province de Bururi au gouvernement renseigne sur l’importance particulière de cette circonscription, malgré sa faible densité. D’une part, les militants ressortissants de la province de Bururi ont joué un rôle important dans l’implantation du parti sur les collines du pays, dans la clandestinité. Léonard Nyangoma, militant de première heure du FRODEBU, suggère une explication : « Je pense que le président Ndadaye a voulu exprimer sa reconnaissance envers les militants originaires de Bururi. Le premier comité directeur du parti était composé par des militants ressortissants de la province de Bururi à raison de 50% ». D’autre part, au-delà de cette reconnaissance, Bururi n’est pas une circonscription ordinaire à l’époque. Les trois présidents qui ont tenu les rênes du pouvoir depuis la chute de la monarchie sont tous ressortissants de cette province. Par-dessus tout, elle est réputée pour être un vivier important de recrutement de l’armée régulière.

Dans un pays où le secteur privé est relativement embryonnaire, la gestion du pouvoir permet pendant presque trois décennies aux ressortissants de cette province de contrôler les ressources du pays et logiquement de s’enrichir. Toutefois, malgré cette surreprésentation de Bururi dans le nouveau gouvernement, le nouveau pouvoir tient à faire le ménage. Aucun des ténors de l’UPRONA n’est reconduit au gouvernement ni nommé à un poste stratégique. Une pilule qui a du mal à passer chez les caciques de l’ancien régime, à la manette depuis plusieurs années.

Par ailleurs, si les ministres ressortissants des provinces du sud (Bururi, Makamba et Rutana) restent largement majoritaires avec neuf ministres, soit 40,09%, les circonscriptions du nord (Ngozi, Kirundo, Muyinga et Kayanza), importantes par leurs fortes densités, sont représentées par cinq ministres, soit 22,72%. Concernant les provinces situées au centre, elles sont représentées par trois membres au gouvernement, c’est-à-dire 13,63%. Lui-même originaire de cette partie du pays, précisément dans l’actuelle province de Mwaro, il est pertinent de souligner que le nouveau président ne cherche pas à faire profiter de son installation au Palais présidentiel aux ressortissants de sa province d’origine.

Quant aux provinces de l’Ouest (Bujumbura et Cibitoke), quatre membres en sont originaires dans le nouveau gouvernement et représentent 18,18% tandis que seul un natif des provinces situées à l’Est du Burundi est membre du nouveau gouvernement, ce qui revient à 4,54%. Il y a lieu de se demander ici ce qui pousse les nouvelles autorités du pays issues du FRODEBU de nommer au gouvernement un ressortissant d’une circonscription dont les candidats aux législatives ont été invalidés pour violation de la loi. En effet, en vertu de l’esprit de l’unité nationale, il n’était pas autorisé qu’un parti présente une liste mono ethnique. Ainsi, celle du FRODEBU dans la circonscription de Cankuzo qui ne comprend ni un Tutsi ni un Twa est alors tout simplement invalidée. De ce fait, tous les deux sièges à pourvoir dans cette circonscription de Cankuzo reviendront au parti UPRONA.

Entre réalité constitutionnelle et réalité institutionnelle

Quant à une analyse des portefeuilles du nouveau gouvernement sous le critère de souveraineté, elle démontre une volonté du parti FRODEBU d’exercer le pouvoir sans partage ni avec ses alliés ni avec son grand rival, l’UPRONA : quatre des cinq ministères régaliens sont confiés aux proches du chef de l’Etat, soit 80%. Le poste restant qui relève du domaine de la souveraineté de l’Etat, celui de la Défense nationale, est confié à un officier de l’Armée, officiellement sans appartenance politique mais dont il est permis de supposer la proximité avec l’UPRONA. Il va de soi pour un parti tant plébiscité de se réserver tous les postes stratégiques pour le bon fonctionnement de l’exécutif.

De manière générale, le nouveau gouvernement est composé dans un esprit d’unité nationale en tenant compte des diverses composantes de la population burundaise comme l’exige l’article 86 de la Constitution du 13 mars 1992. Cependant, il semble que sa formation ne tienne pas en considération des rapports de force d’alors. Certes, l’UPRONA sort grand perdant des urnes. Il a même concédé la défaite. Néanmoins, certains de ses cadres flirtent depuis presque trois décennies avec l’armée régulière. Par conséquent, si le gouvernement de juillet 1993 a été constitué à l’aune de la lettre constitutionnelle, il n’a pas suffisamment adjoint à celle-ci une dimension de l’esprit institutionnel, en tenant compte de l’histoire douloureuse de méfiance entre les deux importantes identités communautaires du pays. Or, ces différentes dimensions doivent être toujours prises ensemble en vue de la consolidation de la stabilité institutionnelle, de la cohésion sociale, de la paix, etc.

En définitive…

Trente ans après cette victoire du FRODEBU, il semble que nombre de Burundais ne s’engagent pas en politique pour défendre leurs idées et leurs convictions, mais plutôt pour être associés à une gestion débridée des ressources du pays. A titre d’illustration, une accusation avancée de nos jours par le jeune successeur de loin du président Melchior Ndadaye à la tête du FRODEBU semble faire l’unanimité au sein de la classe politique : le CNDD-FDD monopolise tout, il a fait main basse sur toutes les fonctions de responsabilités. En réalité, cette dénonciation ne tient pas la route. Ce n’est que dans une telle configuration que l’opposition peut tenir le parti au pouvoir pour seul responsable de l’état actuel du pays. L’opposition devrait plutôt exiger la tenue d’élections crédibles, transparentes et multipartites en vue d’une alternance.

Avec le recul, il s’avère nécessaire de noter que les réformes tant politiques qu’économiques imposées de l’étranger ainsi que les victoires électorales obtenues puis gérées avec passion sans tenir compte ni de l’historicité, ni de l’esprit institutionnel parfois différent de la lettre constitutionnelle, sont susceptibles de conduire les sociétés dans l’impasse.

 

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Les commentaires récents (1)

  1. Bravo.
    1) Nyangoma t’aurait pu expliquer aussi que c’est à Bururi qu’a commencé les fameuses Inama Sahwanya (communautés de Base au sein du Diocèse de Bururi)

    2) Certains récits donnent la victoire des éléctions de juin 1993 au Palipehutu et non au Frodebu. Ce qui a compliqué la gestion de la victoire

    3) Le titre du billet annonçait les léçons, tu aurais pu aller loin. Parce qu’il y a à dire. Mais bon, les règles de volume t’ont rattrapées, peut-être !

    Hâte pour le prochain billet