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Burundi : l’Unité nationale à l’épreuve du temps

Il y a 35 ans, le Burundi adoptait la Charte de l’Unité nationale, scellant solennellement un pacte censé engager les générations présentes et futures autour d’un même destin. Ce texte proclamait une conviction forte : l’unité du peuple burundais n’est ni négociable ni conditionnelle. Pourtant, dans certaines pratiques administratives, l’ethnie demeure une donnée requise, presque automatique. Entre l’esprit du pacte national, pensé pour rassembler, et des gestes institutionnels hérités d’un autre temps, une tension persiste, interrogeant la manière dont l’unité est encore pensée, et surtout vécue, aujourd’hui.

En 2023, alors âgé de 17 ans, je me suis présenté au ministère de l’Éducation nationale pour déposer une candidature à une bourse d’études. Le dossier était complet, les pièces conformes. Puis, au moment de l’enregistrement informatique, une question a surgi, abrupte, presque étrangère : « Tu es de quelle ethnie ? ». Je n’avais jamais eu à y répondre. Ni dans le cadre familial, ni à l’école, ni dans mes interactions quotidiennes. Le silence s’est imposé de lui-même, avant que je n’admette simplement ne pas savoir. L’agent, sans un mot, a inscrit une mention sur le formulaire après avoir fixé mon visage, murmurant l’une des ethnies reconnues au Burundi. C’est ainsi que, pour la première fois de ma vie, j’ai appris mon ethnie.

Ce geste, en apparence anodin, a pourtant marqué une rupture : ma première confrontation directe avec une catégorisation identitaire que je n’avais jusque-là jamais intégrée à ma définition personnelle. Ce jour-là, sans encore pouvoir le formuler, je faisais l’expérience de l’écart qui peut exister entre l’esprit de la Charte de l’Unité nationale et certaines de ses traductions administratives. Car la Charte est sans ambiguïté lorsqu’elle affirme : « Le Burundi n’est pas une mosaïque d’ethnies, ni un conglomérat de collines sans aucun rapport. Nous sommes un peuple qui communie à la même culture, qui aspire à un même bien-être et qui partage le même destin au sein d’une même et seule patrie : le Burundi. »

Adopté dans un contexte historique précis, ce texte ne visait pas seulement à réparer les fractures du passé, mais à refonder durablement le vivre-ensemble. Trente-cinq ans plus tard, il demeure une référence centrale, mais sa traduction concrète dans les gestes quotidiens continue de susciter un malaise diffus, rarement formulé, mais profondément ressenti.

Seule la qualité de Murundi devrait primer

Dans nos collines comme dans nos quartiers, on naît sans étiquette. Les enfants chantent chaque matin « Ubumwe bw’Abarundi, muheto w’abasokuru… » au lever du drapeau, sans mesurer encore la profondeur des mots qu’ils prononcent. Ils partagent les mêmes bancs d’école, les mêmes jeux, les mêmes rêves encore informes. L’appartenance ethnique n’y a pas sa place. Elle est une évidence souvent tue, ou soigneusement évitée lorsqu’on est confronté à certaines situations.

Cette réalité ordinaire rejoint pourtant la préoccupation la plus profonde de la Charte de 1991, qui affirme que la qualité de Murundi doit primer sur toute étiquette ethnique, régionale ou clanique. Et pourtant, là où la société apprend peu à peu à se taire sur ces distinctions, l’administration persiste à les nommer. Un formulaire, une question en apparence neutre, et soudain l’identité se rétrécit, enfermée dans une case, sommée de se définir là où elle ne se posait pas.

Le paradoxe est saisissant. Tandis que les jeunes générations évoluent dans un espace où l’ethnie s’efface presque naturellement, l’État, lui, conserve la mémoire des frontières. Comme l’a écrit un auteur, pour certains jeunes, le jour de l’Unité nationale et son drapeau bleu ne sont plus que des symboles : un jour férié plutôt qu’un engagement. Non pas par désinvolture, mais parce que les symboles ne prennent sens que lorsqu’ils s’incarnent dans des pratiques concrètes. Cette persistance administrative n’est pas anodine. Elle réactive, dans l’intimité feutrée d’un bureau, ce que des familles ont parfois choisi de taire. Elle entretient une logique de séparation là où la vie quotidienne, patiemment, tisse des liens.

L’éthique, un dernier rampart

L’unité véritable ne se proclame pas, elle se vit. Elle s’éprouve dans ces moments où l’origine cesse d’être une question préalable. La Charte elle-même insiste sur cette exigence : l’éthique de l’unité doit se traduire dans les comportements, dans les institutions, dans l’agir quotidien. Pour que la fête de l’Unité ne soit pas une simple mise en scène, elle doit s’enraciner dans le réel, loin des seuls rituels officiels.

Imaginons un Burundi où l’administration cesserait d’interroger l’ethnie. Où les formulaires n’imposeraient plus à l’identité une case figée. Où l’unité ne serait plus un idéal célébré une fois l’an, mais une pratique institutionnelle quotidienne, presque banale. Oublier, ici, ne signifierait ni nier le passé ni effacer les drames qu’il a portés, la Charte les reconnaît avec gravité. Il s’agirait plutôt de refuser qu’ils continuent d’enfermer l’avenir, de rester fidèle à ce pacte irrévocable qui identifie les étiquettes comme des instruments de division, et non comme des fondements de la nation.

 

 

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Les commentaires récents (1)

  1. C’est ça le Burundi auquel nous sommes confrontés et ce n’est pas le seul à subir un cas similaire mais le plus important c’est de savoir comment durcir notre unité ancestral