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Mobile Money : le potentiel inexploité des codes marchands

Au Burundi, le cash domine encore les transactions, freinant transparence et inclusion financière. Pourtant, avec 3,8 millions d’utilisateurs de mobile money, les codes marchands offrent une alternative simple : paiements rapides, sécurisés et traçables, sans connexion internet. Au-delà, ils pourraient faciliter l’accès au crédit et formaliser l’économie informelle. Alors, qu’est-ce qui bloque encore leur adoption ?

Imaginez-vous au marché de Musaga. Vous venez d’acheter des légumes. Vous fouillez dans vos poches à la recherche de la monnaie, le vendeur cherche la sienne, et vous repartez finalement avec des billets froissés que personne ne voulait vraiment.

Cette scène quotidienne, en apparence anodine, reflète fidèlement une économie qui se freine elle-même. Le cash règne encore en maître sur la grande majorité de nos transactions. C’est un constat préoccupant… et un problème pour lequel nous avons aujourd’hui largement les moyens de résoudre.

La fondation est là

Nous avons pris l’habitude de croire que la transformation numérique est l’affaire des métropoles, des multinationales ou de lointains horizons. Pourtant, les fondations sont déjà là, sous nos yeux. Le Burundi compte aujourd’hui 3,8 millions d’abonnés au mobile money, avec un taux de pénétration de la téléphonie mobile de 70 % (ARCT, 2024). Des opérateurs tels que Lumicash, Ecocash, eNoti ou Akaravyo sont implantés, connus et utilisés. La Banque de la République du Burundi (BRB) travaille activement sur un cadre d’interopérabilité entre ces plateformes.

La question n’est plus de savoir si nous avons les outils. Elle est de savoir si nous avons la volonté de les déployer réellement. Et la réponse passe, concrètement et sans détour, par les codes marchands.

Le petit carré qui change tout … même sans internet

Un code marchand est un identifiant unique attribué à chaque vendeur, artisan ou prestataire de services. Il peut se présenter sous la forme d’un QR code affiché en boutique ou d’un code USSD court composable depuis n’importe quel téléphone basique, sans connexion internet, via le simple réseau GSM.

Le marchand s’enregistre auprès d’un prestataire agréé par la BRB et reçoit son code. Il l’affiche sur sa table au marché, à l’entrée de son salon, sur le guidon de son taxi-moto. Le client scanne ou compose, confirme, et en moins de cinq secondes, la transaction est effectuée. Les deux parties reçoivent un SMS. L’opération est horodatée, archivée, traçable.

Aucun terminal POS. Aucun équipement spécial. Zéro franc d’investissement initial. C’est précisément ce qui rend ce système adapté au Burundi. Il peut atteindre chaque petit vendeur de nos marchés, de nos collines et de nos quartiers, sans lui imposer la moindre dépense.

Un raccourci vers le crédit

Fini le risque de rentrer chez soi avec la recette du jour glissée dans une poche, les yeux dans le dos. Fini les faux billets, les interminables calculs de monnaie, les fins de journée qui s’achèvent dans l’incertitude. L’argent repose désormais sur un compte mobile, accessible à toute heure, y compris le dimanche matin. Mais le véritable changement est ailleurs.

En payant et en encaissant par voie digitale, la vendeuse commence à construire quelque chose d’invisible et de précieux : un historique de transactions. Un historique que les institutions de microfinance savent lire et qui, demain, peut ouvrir au client les portes d’un microcrédit pour agrandir son étal, acheter en plus grande quantité, embaucher. C’est ainsi que le taxi-moto de Cibitoke ou l’artisane de Gitega intègrent l’économie formelle, non par contrainte administrative, mais parce que le système, enfin, leur est favorable.

Le secteur informel fait vivre la grande majorité des Burundais, mais échappe encore largement au fisc. La digitalisation des paiements n’a pas vocation à l’étouffer. Elle vise à le formaliser progressivement, dans l’intérêt partagé des acteurs économiques et de l’État.

Plus d’argent qui se volatilise

Il existe une vérité que l’on n’ose pas toujours nommer. Là où circule du cash non traçable, prospère la corruption. Les marchés publics s’évaporent en chemin. Les fonctionnaires fantômes perçoivent des salaires sans jamais pointer. Les taxes collectées en espèces n’atteignent jamais les caisses de l’État. Ces dérives ne sont pas une fatalité inscrite dans nos gènes. Elles résultent mécaniquement d’un système fondé sur l’anonymat du billet de banque. Le paiement digital rompt ce cercle vicieux d’opacité. Chaque transaction devient horodatée, géolocalisée et archivée. Les salaires versés directement sur compte mobile court-circuitent les intermédiaires et font disparaître les fantômes de la paie. Les contrats d’État transitent par des plateformes sécurisées, imperméables aux détournements discrets. Ce n’est pas un idéal, c’est une architecture.

Les chiffres officiels burundais le confirment. En juillet 2025, le Premier ministre Nestor Ntahontuye, alors ministre des Finances, tirait publiquement la sonnette d’alarme. Faute d’outils de facturation électronique déployés à grande échelle, l’État accusait un manque à gagner de 1 600 milliards de BIF. Plus révélateur encore, la mise en service de seulement 3 000 machines avait déjà suffi à provoquer une hausse de plus de 30 % des recettes de TVA. Imaginez ce que 10 000 machines, ou un million de codes marchands actifs, pourraient produire.

Ce  n’est pas sorcier et  voisins de l’EAC l’ont fait

Le Rwanda a déployé un système de paiement digital national qui irrigue aujourd’hui une part croissante de ses transactions commerciales. Le Kenya, avec M-Pesa, a reconfiguré toute son économie en moins de quinze ans, incluant financièrement des millions de personnes que les banques traditionnelles n’auraient jamais atteintes. Ces pays ne partaient pas de conditions plus favorables que les nôtres. Ils ont fait un choix politique clair, construit un cadre technique cohérent, et s’y sont tenus. Le Burundi peut emprunter ce chemin, avec l’avantage considérable d’apprendre des erreurs et des succès de ses précurseurs pour avancer plus vite et plus sûrement.

Mais le réseau ne couvre pas partout…et alors ?

L’objection est légitime, et il serait malhonnête de la balayer. La couverture réseau reste insuffisante dans certaines zones rurales. Mais c’est précisément pour cela que le système USSD existe. Il fonctionne sur tout téléphone basique, sans internet, via le réseau GSM standard. Rien n’empêche non plus que les nouvelles licences accordées par l’ARCT aux opérateurs intègrent des obligations de couverture dans les zones reculées. Pour l’alphabétisation numérique, la réponse est la même que dans tous les pays qui ont réussi cette transition : la formation. Des agents communaux accompagnés, des interfaces disponibles en Kirundi, des campagnes radio de proximité, des démonstrations hebdomadaires dans les marchés. Ce n’est pas une question de technologie, mais de volonté et d’organisation.

Le Burundi que nous pouvons construire

Le paiement par codes marchands n’est pas une lubie technologique. C’est un choix de civilisation. Il affirme que chaque vendeur de marché a sa place dans l’économie formelle. Que chaque citoyen a le droit de savoir que ses impôts sont correctement collectés. Que les femmes commerçantes des collines ont autant droit au crédit que n’importe qui d’autre.

Le chemin est balisé. Il appelle une loi-cadre sur les paiements digitaux, un hub d’interopérabilité piloté par la BRB, un QR code marchand national standardisé et surtout, un État qui assume d’ouvrir la marche en dématérialisant en premier les salaires de ses fonctionnaires et les paiements de ses marchés publics.

Un pilote de 500 marchands à Bujumbura peut démarrer maintenant. Pas dans cinq ans. Maintenant.

 

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Les commentaires récents (3)

  1. Merci a l`auteur. C`est un article ecrit par un Expert. J`aime le fait qu`il souligne que ce genre d`inclusion financiere numerique donne aux non bancarises, une identite et une historique financiere, qui leur donnent aussi la possibilite d`avoir du micro credit qui est un produit d`inclusion financiere tres important pour les micro business.
    Une fois de plus, la technologie est disponible depuis belle lurette, et a elle seule ne suffit pas, investissons nous dans le changement de la culture organisationnelle.
    Vive la finance digitale pour bancariser ceux qui ont toujours ete negliges suite a leurs modestes revenus ou leurs milieux de vie (monde rural). Encore une fois, Merci a Philibert pour cette contribution et a Yaga pour cet espace.

  2. « Les contrats d’État transitent par des plateformes sécurisées, imperméables aux détournements discrets.  »

    Imperméables aux détournements; vous êtes trop optimiste. Dans ce système digitalisé; il existe quelqu’un qui a des droits d’écriture (droits root), qui peut modifier n’importe quoi s’il le veut. Si cette personne a évolué dans cette ambiance de corruption, pas d’hésitation.