Avec 7,7 millions d’utilisateurs et plus de 4 000 milliards de BIF de transactions trimestrielles, le mobile money s’est imposé comme un pilier du système financier burundais, élargissant fortement l’inclusion financière. Entre opportunités de développement économique, défis réglementaires et inquiétudes du secteur bancaire, cette révolution digitale interroge : menace pour les banques traditionnelles ou levier de complémentarité au service de l’économie nationale ?
7,7 millions d’utilisateurs enregistrés, une croissance de 140 % entre 2019 et 2023, 4 000 milliards de FBU de transactions, un taux d’inclusion financière de 78,7 %. Seulement 19,7 % de bancarisation formelle. Voici le mobile money en chiffres au Burundi. Deux opérateurs dominent le marché : Lumicash (Viettel/Lumitel) et Ecocash (Econet Wireless). Lumitel, à lui seul, compte 43 000 vendeurs sur 25 000 points de vente à travers le pays.
Cette expansion intervient alors que le secteur bancaire, malgré une croissance de 24,4 % de son produit net en 2024, fait face à des défis structurels : non-recouvrement des crédits, problèmes de liquidité en devises et difficultés de recouvrement des créances sur l’État.
Les avantages, oui
Le mobile money a permis d’atteindre un taux d’inclusion financière record de 78,7 %. Les populations rurales, traditionnellement exclues du système bancaire, peuvent désormais effectuer des transactions depuis leur village. Un cultivateur à Kayanza reçoit le paiement de sa récolte instantanément, sans parcourir des dizaines de kilomètres.
« Avant, je devais passer une journée entière à la banque. Aujourd’hui, avec mon téléphone, tout se fait en quelques minutes. » ; fait savoir Désiré Niyonkuru, commerçant à Gitega. Le mobile money fonctionne même sur les téléphones les plus basiques, avec des menus en kirundi. Les utilisateurs peuvent transférer de l’argent, payer leurs factures, acheter du crédit téléphonique et régler leurs achats 24 h/24.
Création d’emplois et opportunités
Le secteur a généré des milliers d’emplois, particulièrement pour les jeunes et les femmes. Les agents de mobile money sont devenus des acteurs économiques incontournables. La BRB a également approuvé un système permettant d’investir dans des bons du Trésor dès 5 000 FBU via le mobile money.
Au point de vue macroéconomique, le mobile money améliore l’effet multiplicateur de la monnaie. Avec plus de 4 000 milliards de FBU transitant via ces plateformes, cet argent peut être mobilisé par les banques pour financer des projets productifs, stimulant ainsi l’économie.
Une concurrence déloyale ?
Le mobile money constitue-t-il une menace ? Certaines études établissent des nuances importantes. Les comptes mobile money se transforment en véritables comptes courants, détournant des dépôts qui auraient été placés dans les banques. Les paiements de factures et les virements, sources de revenus bancaires, s’effectuent désormais massivement via le mobile money.
Les opérateurs de mobile money offrent des services similaires à ceux des banques (réception, envoi de fonds, paiements, crédit) sans être soumis aux mêmes contraintes réglementaires. Cette asymétrie crée, selon certaines banques, une concurrence déloyale. Il sied de souligner ici que le développement de la banque mobile se fait plus souvent à l’initiative des banques classiques elles-mêmes.
Crises et instabilité
Janvier 2023 : le système Ecocash a été paralysé à la suite de la saisie de ses comptes par l’OBR pour une dette de plus de 88 milliards de FBU et 44 millions de dollars américains. Des milliers d’utilisateurs sont restés sans accès à leur argent pendant des semaines, révélant la fragilité du système.
Janvier 2022 : une controverse sur les tarifs a éclaté lorsque Ecocash et Lumicash ont augmenté leurs frais et réduit les commissions des agents de 30 %. La BRB a dû intervenir pour suspendre ces nouveaux tarifs.
Défis structurels persistants
Malgré une pénétration mobile de 64 % au Burundi, seulement 17,3 % des Burundais utilisent activement leurs comptes mobile money, révélant une fracture numérique importante. Cette situation est aggravée par de fortes disparités géographiques, les zones rurales demeurant sous-desservies en termes d’électricité, de couverture réseau et de densité d’agents. L’écart de genre constitue également un défi majeur, les femmes, particulièrement en milieu rural, étant largement sous-représentées parmi les utilisateurs actifs. De plus, la majorité des utilisateurs se limitent à une utilisation basique du service, privilégiant uniquement les transferts d’argent et négligeant ainsi les fonctionnalités avancées disponibles.
Vers une cohabitation gagnant-gagnant ?
Les acteurs du secteur reconnaissent progressivement le potentiel de complémentarité. Les banques peuvent toucher les 80 % des Burundais non bancarisés via des partenariats avec les opérateurs de mobile money, sans supporter les coûts d’ouverture d’agences physiques. Plusieurs banques ont déjà développé de tels partenariats.
La concurrence du mobile money pousse les banques à innover : e-banking, applications mobiles, services de paiement digital. Cette émulation bénéficie aux consommateurs, qui disposent d’un plus large éventail de solutions financières.
Ainsi, pour accélérer l’inclusion financière au Burundi, plusieurs actions prioritaires s’imposent : les opérateurs doivent améliorer la stabilité des services et renforcer la sécurité de leurs plateformes, tandis que les banques devraient développer des partenariats stratégiques et cibler activement les segments non bancarisés. Les régulateurs ont la responsabilité d’établir un cadre équilibré qui harmonise les exigences entre les différents acteurs du secteur, et le gouvernement doit élaborer une stratégie globale d’économie digitale tout en promouvant l’éducation financière auprès de la population.
