La Tanzanie vacille, et toute l’Afrique de l’Est retient son souffle. La victoire écrasante de Samia Suluhu Hassan, sur fond de répression et de contestation, réveille les vieux démons du pouvoir autoritaire. Pilier historique de la Communauté d’Afrique de l’Est, la Tanzanie pèse lourd par sa stabilité, son économie et sa position stratégique sur l’océan Indien. Premier partenaire commercial du Burundi, elle demeure un maillon essentiel dans les échanges régionaux. Pour ses voisins, sa dérive serait un séisme politique et économique.
Le 29 octobre 2025, la Tanzanie a procédé à une élection présidentielle couplée aux législatives. La victoire proclamée de Samia Suluhu Hassan, à près de 98 % des voix, marque un tournant politique majeur. Manifestations réprimées, coupures d’internet, villes en ébullition, de Dar es Salaam à Mwanza, témoignent d’une crise inédite. Et cette crise ne concerne pas seulement la Tanzanie : la sous-région tout entière s’inquiète. Depuis son accession à la tête de l’État en 2021, après la mort de John Magufuli, Samia Suluhu avait affiché un ton plus modéré que son prédécesseur. Cependant, la répression de l’opposition, l’arrestation de Tundu Lissu (chef du parti Chadema), la disqualification de Luhaga Mpina (ACT-Wazalendo), ainsi que les restrictions sur les médias et la société civile, ont ébranlé cette image. Un score de plus 97 % ressemble davantage à une démonstration de force qu’à un gage de pluralisme.
Un malaise démocratique profond
Cette crise dépasse le simple cadre électoral : elle révèle la fragilité des institutions, la personnalisation du pouvoir et le verrouillage de l’espace politique. Jusqu’ici, la Tanzanie était considérée comme un modèle de stabilité dans la région. Cette image est désormais remise en question. La jeunesse, en particulier, se sent exclue d’un système qui ne lui offre plus d’avenir visible. Pour rappel, sous l’impulsion de Julius Nyerere et de la Tanganyika African National Union (TANU), le pays accède à l’indépendance en 1961 avant de fusionner, trois ans plus tard, avec Zanzibar pour former la Tanzanie. Nyerere, président de 1962 à 1985, impose un modèle socialiste fondé sur l’autosuffisance et la nationalisation, mais celui-ci se heurte à de graves difficultés économiques. Son départ ouvre la voie à des réformes démocratiques et libérales, marquées par l’introduction du multipartisme dans les années 1990. Malgré cela, le Chama Cha Mapinduzi (CCM), héritier de la TANU, conserve un contrôle quasi absolu sur la vie politique. Sous John Magufuli (2015-2021), la Tanzanie connaît une croissance économique notable, mais au prix d’un durcissement politique et d’inégalités persistantes.
Une onde de choc régionale
La Tanzanie ne vit pas en autarcie. Ses rapports avec ses voisins lui confèrent une dimension régionale forte. Avec une population de 54,2 millions d’habitants et un PIB de 57,3 milliards USD (données datant de 2019), le pays joue un rôle significatif dans l’EAC en tant que membre fondateur. Son importance se reflète dans sa taille, ses ressources naturelles et sa position stratégique. Toute instabilité locale prend vite une dimension géopolitique et affecte directement les pays de la sous-région.
En ce qui concerne le Burundi, l’importance du voisin de l’Est n’est plus à démontrer, surtout par les temps qui courent. Actuellement, deux des principales voies d’accès régionales sont quasiment bloquées. La frontière avec le Rwanda est fermée depuis 2024 à cause des tensions politiques entre les deux pays, ce qui bloque le corridor Nord. Quant à la voie de l’Ouest, inutile d’en parler : on sait que la guerre à l’Est de la RDC fait rage et qu’il est impossible de compter sur ce pays pour importer des marchandises à partir du port de Matadi. La Tanzanie est le seul corridor stratégique vers l’océan Indien que le Burundi utilise pour le transport de ses marchandises. À ce titre, le voisin de l’Est est un acteur clé pour les transports, l’énergie et les échanges en Afrique de l’Est.
Chaque année, plus de 161 000 tonnes de marchandises transitent par le corridor Sud, soit environ un quart de toutes les importations burundaises. En 2025, la valeur des importations mensuelles du pays tourne autour de 300 milliards BIF, dont une part considérable arrive via la Tanzanie. Ces chiffres illustrent la dépendance de l’économie burundaise envers la Tanzanie.
Et maintenant ?
La présidente Samia Suluhu Hassan se trouve à un carrefour. Soit elle choisit de resserrer encore l’étau du pouvoir, ce qui risque d’isoler davantage la Tanzanie et d’affaiblir sa crédibilité régionale, soit elle ouvre le dialogue, relâche le contrôle sur les médias et la société civile, invite l’opposition à revenir dans l’arène, autant de gestes qui pourraient restaurer un minimum de confiance. Car si la Tanzanie perd sa légitimité interne, son rôle dans la région risque d’être fragilisé. Et dans une Afrique de l’Est déjà marquée par la montée des régimes autoritaires, une dérive tanzanienne serait une mauvaise nouvelle, non seulement pour la Tanzanie, mais pour l’ensemble de la sous-région.
