article comment count is: 2

Rwagasore aux Burundais : « Fabriquez-vous une autre indépendance, la mienne a pris trop de coups, elle est moribonde »

En ce jour où le pays célèbre pour la 61ème fois ce qu’on appelle (encore) l’indépendance, ce blogueur se glisse dans la peau de Rwagasore. Il fait fi des tralalas qui ont toujours caractérisé cette journée pour peindre avec les mots (quelque peu durs) ce que pourrait être le message du héros national face à la dérive politique du Burundi depuis son accession à l’indépendance.

Qu’est-ce que vous avez fait de l’indépendance pour laquelle nous nous sommes sacrifiés ?  D’ici où je suis, je vous regarde. Je vous regarde et parfois, je pleure. Je pleure à cause de cette image de désolation et de dévastation qu’offre mon pays à la face du monde. Qu’avez-vous fait de nos idéaux de faire du Burundi une terre d’espoir, de l’Etat de droit auquel nous aspirions ? 

Non au patriotisme théâtral 

Le 13 octobre 1961, je suis tombé sous les balles des ennemies de cette indépendance que vous galvaudez et marinez à votre sauce. Je suis parti le cœur léger, car je pensais que le gros du travail avait été fait. Je pensais qu’une ère nouvelle allait commencer, une ère exempte d’injustice, d’intolérance, de violences ethniques, de crimes, etc. 

J’espérais l’édification d’une nation libre et prospère dont les fondements devaient être le mérite, l’excellence, l’équité et l’amour de la patrie. Ne vous y trompez pas, quand je parle de l’amour de la patrie, je ne parle pas de ce patriotisme théâtral qui m’offusque au plus haut point. 

En 1972, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps en assistant impuissant depuis là-haut, au déchirement de mon peuple.  Mon pays tant aimé a emprunté le périlleux chemin des divisions et violences ethniques. A la place de la fierté d’être ‘’Umurundi’’, c’est la complaisance de n’être que ‘’tutsi’’, ‘’hutu’’ ou ‘’twa’’. Point besoin de patriotisme, l’extrémisme vous  suffit. 

Je suis horrifié par la descente aux enfers de mon peuple, sous le regard complice de ses filles et fils. J’ai vu mourir les plus valeureux de nos enfants à l’aune des intérêts sectaires. J’ai vu la vertu sacrifiée au profit d’intérêts dérisoires. J’ai vu les fleurs du népotisme et de la gabegie paver le chemin du pouvoir. J’ai senti les odeurs nauséabondes de la corruption remplir le cœur des leaders  déviants. 

Du joug colonial au carcan de la médiocrité

En 1993, le dernier fil qui retenait le Burundi en tant que nation a cassé. La folie criminelle de mes compatriotes s’est encore une fois déchaînée, laissant des milliers et des milliers de familles dans la désolation et le désespoir. 2015 a sonné la fin du dernier espoir de connaître un semblant de normalité. 

Vous êtes tombés bien bas ! J’aurais été encore vivant que je n’aurais plus jamais permis aux Burundais de fêter l’indépendance de la patrie. Nous avons chassé le colonisateur et nous nous sommes frottés les mains. Nous avons chassé les Belges, mais ils sont nombreux les Burundais qui rêvent d’aller vivre chez eux. Nous nous sommes défaits du joug colonial, mais le carcan de la médiocrité nous a fait courber l’échine. 

Que fêtez-vous le 1er juillet ? Le pays dispute la dernière place en matière de développement. Son PIB par habitant est un des plus faibles du monde. En ce qui concerne l’espérance de vie et la santé, nous ne sommes pas les plus nantis, c’est un euphémisme, vous l’avez compris. 

De quoi êtes-vous fiers au point de passer des heures et des heures sous un soleil accablant à écouter des leaders pérorer sur les biens faits de l’indépendance chèrement acquise ? Et si vous transformiez la fête de l’indépendance en une journée plutôt de recueillement et d’hommage pour les victimes de la folie meurtrière des hommes ? Et si vous faisiez le silence cette journée pour penser au mal que vous vous êtes infligés les uns les autres ?

Fabriquez-vous une nouvelle indépendance

Je plaide coupable. Je plaide coupable de n’avoir pas anticipé l’immaturité politique de certains de mes compagnons. J’ai trop souffert de voir comment certains de nos compatriotes ses sont délectés des malheurs des autres Burundais. Je désespère de voir des gens qui ont fait de la perfidie politique un  mode de gouvernance.

« Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fasse rien », disait John Locke. Où sont les hommes de bien ? Chaque fois que vous fêterez ce que vous appelez indépendance, accordez-leur la parole. Regardez-vous dans un miroir et indignez-vous devant la hideur du parcours de votre histoire commune. Regardez-vous dans les yeux, crachez-vous dans la figure, flagellez-vous s’il le faut, mais surtout apprenez de votre passé. Après cela, fabriquez-vous une autre indépendance, parce que la mienne a pris trop de coups, elle est moribonde. 

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion

Les commentaires récents (2)