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L’EAC à la croisée des chemins

Entre tensions politiques, disparités économiques et différends frontaliers non résolus, le rêve d’une East African Community (EAC) unie se heurte aujourd’hui à un sérieux reality check. Les implications de ces défis sur son avenir suscitent des interrogations profondes : pourquoi cette organisation peine-t-elle à afficher une unité solide et quel impact cela peut avoir sur l’avenir de la région ? Un blogueur s’interroge.

L’EAC a longtemps été encensé comme le modèle d’intégration régionale en Afrique ayant le plus de chance d’aboutir à une fédération étatique. Avec une Union douanière et un Marché commun déjà fonctionnels, le bloc a franchi des étapes notables dans la réduction des barrières commerciales et la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux.

Des débuts prometteurs

Dès ses débuts, l’organisation bénéficie d’un avantage comparatif quasi naturel : une proximité culturelle forte fondée sur des traditions partagées et des modes de vie similaires. Les grands mouvements des peuples ont maintenu vivants ces liens ancestraux, même après le dépeçage de 1885 ou les morcellements socio géographiques imposés par la colonisation. À cela s’ajoute un potentiel touristique exceptionnel, puisque l’EAC fédère deux des destinations phares du continent, le Kenya et la Tanzanie, qui figurent régulièrement dans le top 5 africain des pays les plus visités.  Mais, le point culminant de ces avantages reste surtout un atout linguistique majeur, le swahili. Cette langue autochtone, hissée au rang de lingua franca la plus répandue en Afrique, est tellement utilisée dans toute la région qu’elle est désormais l’une des trois langues officielles du bloc.

La RDC, cette marchande de rêves

L’adhésion de la République démocratique du Congo en 2022, souvent décrite comme le pays le plus riche au monde en ressources naturelles, a apporté à l’EAC une nouvelle profondeur stratégique, confirmant les ambitions à long terme du bloc. Cette intégration a élargi les horizons économiques de la communauté, en multipliant son potentiel énergétique, minier et agricole, tout en renforçant sa position géographique. Désormais, les corridors commerciaux s’étendent du port de Matadi, à l’embouchure de l’Atlantique, jusqu’aux grandes portes de l’océan Indien, Mombasa et Dar es Salaam, reliant ainsi deux façades maritimes majeures du continent. Depuis, de nombreux observateurs ne voient plus dans l’EAC une simple alliance régionale, mais une puissance continentale en gestation, appelée, d’ici 2030, à s’imposer parmi les blocs les plus influents d’Afrique.

Pourtant, l’EAC avait tout pour plaire !

Les initiatives concrètes se multiplient : la centrale hydroélectrique de Rusumo, partagée entre le Burundi, le Rwanda et la Tanzanie, améliore déjà le quotidien de milliers de foyers, tandis que les projets routiers, ferroviaires et portuaires, dont la voie ferrée de 240 km entre Gitega et Dodoma tant attendue par les Burundais, renforcent la connectivité régionale. À cela s’ajoutent les chantiers numériques, comme le Marché Numérique Unique et le Réseau Régional de Paiement Instantané, qui promettent des transactions sans frontières et en temps réel. Toutefois l’intégration se joue aussi sur le terrain du Soft power. Des événements d’envergure internationale comme le UCI Road World Championships 2025 au Rwanda, première édition du championnat du monde de cyclisme jamais organisée en Afrique, la CAN 2027 co-organisée par le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, ou encore le Global AI Summit on Africa 2025 à Kigali, confirment la montée en puissance culturelle, sportive et technologique de l’Afrique de l’Est sur la scène mondiale.

Une EAC 2.0 enrhumée

Le renouveau de l’East African Community qui  avait suscité un enthousiasme certain de par ses ambitions d’intégration régionale, se retrouvent dans le collimateur de plusieurs analystes qui lui reprochent d’être avant tout un projet axé sur la priorisation du commerce et de l’expansion économique, au détriment d’un redressement des différences idéologiques persistantes entre les « grands » que sont le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda, des divergences qui avaient déjà conduit à l’effondrement de la première EAC en 1977. À cela s’ajoutent aujourd’hui les tensions internes et transfrontalières entre les nouveaux membres (Burundi, Rwanda, Somalie, Soudan du Sud et RDC), rendant la cohésion de cette grande famille régionale encore plus fragile. Dans un contexte mondial de plus en plus fragmenté, où les dissensions entre nations éclatent comme des champignons après la pluie et rappelant les heures les plus sombres de notre histoire mondiale, l’EAC, censée tirer les leçons de son premier échec, ne fait guère meilleure figure. Loin d’être un modèle d’unité, les pays membres semblent eux aussi s’inviter à la danse du chaos mondiale en ravivant ses tensions latentes : disputes frontalières, rivalités économiques, ego politiques, ou encore visions divergentes de l’intégration.

Les fissures sous le vernis d’une unité

L’EAC rattrapé par ses propres démons ? Vingt-cinq ans après sa relance, l’organisation peine à dissimuler ses fissures internes de plus en plus béantes traduites par des guerres tarifaires, rivalités diplomatiques, crises politiques et absences répétées d’un narratif uni sur des questions d’intérêt régional. L’un des échecs récents les plus emblématiques demeure l’incapacité du bloc à ramener la paix dans l’Est de la RDC où l’intervention militaire conjointe, censée agir en gendarme de maintien de la paix, n’a eu aucun succès. Loin de restaurer la confiance, cette opération a exacerbé la méfiance entre États membres, plusieurs d’entre eux étant accusés de soutenir l’un ou l’autre camp des belligérants. Mais cette impasse militaire n’est que la surface d’un malaise plus profond. Les guerres tarifaires récurrentes entre le Kenya et la Tanzanie, les bras de fer diplomatiques entre Kigali et Kampala, ou encore le standoff persistant entre le Rwanda et le Burundi , exacerbés par une crise financière chronique dues aux défauts de paiements de certains États membres accumulant des arriérés de cotisations, paralysent les projets régionaux et retarder de facto la concrétisation des engagements du bloc pour son bon fonctionnement.

En outre, l’unité diplomatique du bloc a été rudement mise à l’épreuve lors de la controversée investiture de Samia Suluhu Hassan pour son nouveau mandat présidentiel en Tanzanie. Cette cérémonie, à laquelle seuls les présidents somalien et burundais ont participé pour le compte de l’EAC, tandis que le président kényan ne s’offusque pas en remettant en cause la faisabilité d’un score électoral de 96 % dans une démocratie, une critique implicite mais claire à l’adresse de son homologue d’outre Kilimandjaro, illustre un épisode symptomatique d’une EAC en perte de cohésion politique.  Dans le même registre, les déclarations du président ougandais Yoweri Museveni, évoquant la volonté de “désenclaver l’Ouganda vers l’océan Indien en passant par le Kenya”, ont ravivé les susceptibilités régionales et alimenté les discours nationalistes, en décalage avec l’esprit communautaire.

La Tanzanie perd de sa superbe régionale

Pendant ce temps, la Tanzanie, longtemps perçue comme un îlot de stabilité et une terre d’accueil pour les réfugiés politiques, surprend par son changement de casquette inattendu. Le gouvernement a récemment refoulé un ex-ministre kényan de la Justice, accusé d’“immixtion dans les affaires internes”, un geste perçu comme une provocation dans un bloc censé promouvoir la libre circulation et le dialogue régional. Dans la même logique, Dodoma a restreint les activités des petits commerçants étrangers. Une mesure jugée contraire au Protocole du marché commun de l’EAC, qui garantit la liberté d’établissement et d’échange.

Un bloc qui n’est plus attirant

Après avoir publiquement exprimé son intérêt à rejoindre l’EAC, l’Ethiopie a fait machine arrière, préférant concentrer ses efforts sur la sécurisation de son accès à la mer Rouge et sur son bras de fer diplomatique avec l’Égypte autour du barrage de la Renaissance. Ce repositionnement traduit une réalité plus amère : même un géant continental comme l’Éthiopie ne perçoit plus une plus-value claire à adhérer à un bloc déjà fissuré. D’autant plus que ses relations se sont tendues avec la Somalie, membre de l’EAC depuis 2023, après la signature d’un accord controversé entre Addis-Abeba et le Somaliland visant à garantir un accès maritime éthiopien. Enfin, la crise persistante au Soudan du Sud, miné par des violences intercommunautaires et une instabilité chronique, continue d’assombrir l’image d’une communauté régionale capable de résoudre ses propres crises.

L’EAC survivra-t-elle à ce cocktail ?

À force de jongler entre ambitions régionales et calculs nationaux, l’EAC semble s’être perdue dans ses propres rouages où le rêve d’un bloc intégré s’effrite sous le poids des rivalités politiques, des crises de confiance et des égoïsmes institutionnalisés.
Et pourtant, l’idée d’une communauté de l’Afrique de l’Est unie conserve son charme, une utopie que même les plus sceptiques n’ont pas encore enterré. Mais sans des réformes profondes et des engagements sincères de ses sphères décisionnelles, les capitales de l’East African Community risquent de n’être liées que par des routes commerciales… et séparées par tout le reste.

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