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Dangote à Bujumbura : le Burundi enfin “investissable” ?

Le 7 février 2026, l’aéroport international Melchior Ndadaye de Bujumbura a accueilli une délégation nigériane d’un calibre peu ordinaire. À sa tête : Olusegun Obasanjo, ancien président du Nigeria, figure panafricaine et diplomate de l’ombre. À ses côtés : Aliko Dangote, l’homme le plus riche d’Afrique, incarnation du capital industriel africain. La question qui s’impose n’est plus seulement qui vient, mais pourquoi maintenant et ce qui suivra, au-delà des images officielles.

Officiellement, la visite s’inscrit dans le cadre de « l’ouverture économique du Burundi ». Mais la signature, dans la foulée, d’un Memorandum of Understanding (MoU) entre le Gouvernement du Burundi et le Dangote Group change radicalement la lecture de l’événement. Il ne s’agit plus d’une simple mission exploratoire, mais d’un signal d’engagement stratégique, du moins sur le papier.

Obasanjo, plus qu’un éclaireur diplomatique

Olusegun Obasanjo n’est jamais un figurant. Ancien chef d’État, médiateur mandaté par l’ONU, l’Union africaine et la Communauté d’Afrique de l’Est, il maîtrise les équilibres fragiles de la région des Grands Lacs. Sa présence suggère que cette visite dépasse largement le seul cadre économique.

Obasanjo est aussi intimement lié à l’architecture du développement continental. Le NEPAD, devenu depuis 2018 AUDA-NEPAD, agence de développement de l’Union africaine chargée d’accélérer l’Agenda 2063, est l’un de ses chevaux de bataille. À l’approche de la prise de fonction d’Évariste Ndayishimiye à la présidence tournante de l’Union africaine, la venue d’Obasanjo à Bujumbura peut être lue comme une évaluation politique et institutionnelle : le Burundi est-il prêt à endosser ce rôle sans fragiliser l’image collective du continent ?

Dangote ne signe jamais pour séduire

La présence d’Aliko Dangote, elle, n’a jamais été décorative. Zimbabwe (2015, puis 2025), Éthiopie (2025), Sénégal (2025) : partout où Dangote se rend, des ressources, des marchés ou des corridors logistiques sont en jeu. Au Burundi, le doute est désormais levé : le MoU signé couvre des secteurs lourds et stratégiques : raffinerie, fertilisants, mines et ressources naturelles, infrastructures routières et ferroviaires, logements. Autrement dit, les fondations mêmes de l’économie réelle.

Cette annonce repositionne le Burundi non plus comme un simple pays « à potentiel », mais comme un territoire avec lequel un géant industriel accepte de planifier à long terme. Reste à savoir si les conditions locales suivront.

Le Burundi, enfin “investissable” ?

Depuis quelques années, le discours officiel burundais insiste sur la normalisation économique et l’amélioration du climat des affaires. La ministre Marie Chantal Nijimbere, lors de son passage au ministère du Commerce et du Transport, évoquait la relance d’anciennes industries comme Verundi ou Cotebu. Mais entre annonces et réalités, l’écart est resté criant.

Le climat des affaires demeure étouffé par la pénurie chronique de devises, une pression fiscale élevée destinée à colmater un déficit budgétaire structurel, et des incertitudes réglementaires : des lois parfois bien pensées, mais inégalement appliquées. La question n’est donc pas de savoir si le Burundi séduit, mais s’il peut sécuriser les affaires.

L’exemple du Zimbabwe est instructif. En 2015, Dangote avait entamé des discussions sous l’ère Mugabe, sans suite concrète. Dix ans plus tard, dans un contexte politique jugé plus lisible, il signe avec le président Emmerson Mnangagwa un plan d’investissement avoisinant un milliard de dollars (cimenterie, centrale électrique, pipeline pétrolier). Le capital attend, observe, et ne s’engage que quand les garanties sont réunies.

Un glissement stratégique Nigeria–Afrique de l’Est ? 

C’est l’autre lecture qui s’impose. Abuja regarde vers l’Est. Longtemps concentré sur l’Afrique de l’Ouest, le Nigeria fait face à une région minée par l’instabilité politique et sécuritaire. L’Afrique de l’Est et les Grands Lacs, riches en ressources stratégiques, deviennent une alternative crédible.

Dans ce schéma, le Burundi, bien qu’enclavé, occupe une position géographique intéressante. Peut-il devenir une porte d’entrée secondaire vers la région ? Les défis d’infrastructures et de connectivité restent immenses, mais le MoU signé suggère que le Dangote Group envisage justement de co-construire ces infrastructures, et non de les attendre.

Mais, tout ça pour qui ?

La visite comporte néanmoins une réalité contrastée. D’un côté, des milliardaires, une délégation de calibre imposant et des promesses d’investissements conséquents. De l’autre, une population confrontée à une vie chère, au chômage des jeunes et à une précarité quotidienne errigée en normalité.

La question centrale demeure : à qui profitera cette ouverture ? Aux citoyens ordinaires, à travers l’emploi, l’énergie, les fertilisants et le logement ? Ou à une élite politico-économique captant les retombées sans redistribution ? A fortiori, quand nos entreprises publiques peinent à s’imposer, alors que certaines entreprises privées s’expandent au-delà des frontières.  

La symbolique à l’épreuve des faits

Ce n’est pas la première visite d’Obasanjo à Bujumbura. En 2024, il avait déjà conduit une délégation d’hommes d’affaires nigérians au Forum national sur le développement du Burundi, sans retombées concrètes visibles. La différence, aujourd’hui, tient en trois lettres : MoU.

Ce document n’est pas une garantie, mais tout au moins, il est une ligne de départ. Il engage l’État burundais à créer un environnement crédible, et Dangote Group à tester, pas à pas, la réalité burundaise.

Le Burundi devient peut-être enfin « investissable ». Mais surtout, il est désormais observé de près. Et cette fois, il ne s’agit plus seulement de séduire, mais de tenir parole. L’heure de joindre la parole a l’acte a certainement sonné pour Gitega et, puisse que cette fois-ci la mayonnaise prend. 

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