Alors que la guerre Israël – Iran secoue le Moyen-Orient et au-delà, un échange rare avec un officier du Tsahal dévoile les logiques d’un conflit présenté comme existentiel. Entre stratégie militaire et bataille des récits, cette parole interroge le rôle du journalisme : faut-il tout entendre pour approcher la vérité ? Un témoignage sous tension, entre discours attendu et questions dérangeantes.
« Là où se battent les taureaux, ce sont les herbes qui périssent », dit la sagesse rundi. La terrible guerre qui secoue le Moyen-Orient constitue un séisme géopolitique dont les implications ne sont pas encore totalement évaluées, même par les experts les plus chevronnés. Il y aura un avant et un après le 28 janvier 2026, comme il y a eu un avant et un après le 11 septembre 2001. Tandis que les armes tonnent et qu’aucune issue n’est encore envisageable pour cette tragédie, les ondes de choc se font déjà sentir dans les pays des Grands Lacs. Les belligérants prennent pour cibles les raffineries du Golfe, qui partent en fumée. La crise risque de plomber les économies des pays de l’EAC, déjà fragiles. Elle commence à affecter la vie de millions de personnes de cette région qui, pourtant, n’ont rien demandé de tout ça. Le Burundi ne sera sans doute pas épargné par la tempête que soulève déjà l’opération « Fureur épique », lancée conjointement par Israël et les États-Unis d’Amérique.
Quand les prix des hydrocarbures et de leurs dérivés, de l’urée, etc., tripleront, nul doute que nous chanterons le cantique (137) des lamentations que les Juifs ont entonné avant nous : «By the rivers of Babylon, there we sat down and wept, when we remembered Zion ». La seule différence réside dans le fait que nous, nous ne pleurerons pas l’exil, mais les tribulations qui s’abattront sur nous, à cause de cette terrible guerre.
Quand le baril de pétrole dépasse la barre des 100 dollars sur le marché international, alors que le Burundi vit une pénurie aiguë depuis plus de cinq ans, et que le détroit par lequel transite 30 % du pétrole est bloqué à cause de cette guerre, même un néophyte en relations internationales se demande ce qui se passe. Est-il temps d’implorer le Dieu d’Israël pour qu’il impose la paix ?
En conférence de presse avec le porte-parole du Tsahal
Justement, l’une des parties impliquées dans le conflit a eu la délicatesse d’inviter des journalistes burundais pour expliquer « ce qui se passe à des pays amis », afin qu’ils comprennent les tenants et les aboutissants de cette guerre qui tient le monde entier en haleine. C’est dans ce cadre qu’Einat Weiss, l’ambassadrice d’Israël au Burundi, résidant à Kigali, a organisé une conférence de presse en visioconférence à laquelle un reporter de Yaga a participé. Était également présent le porte-parole du Tsahal (l’armée israélienne), le colonel Olivier Rafowicz. C’est ce dernier qui a assuré le briefing et répondu aux questions des journalistes burundais.
Nous ne reviendrons pas longuement sur le briefing, car il reprenait le narratif habituel du gouvernement israélien que toute personne suivant l’actualité internationale connaît. Toutefois, il a fourni quelques éléments que tout le monde ne connaît peut-être pas.
D’abord, selon lui, l’Iran était sur le point de fabriquer entre 9 et 15 bombes nucléaires, d’où la guerre de 12 jours qui a éclaté en juin 2025 pour ralentir le « régime des mollahs ». Quand on sait que l’Iran prône la destruction totale d’Israël depuis 47 ans, il n’y avait pas d’autre choix, a expliqué l’officier du Tsahal. « Après cette brève guerre, nous nous sommes rendu compte que l’Iran préparait une action de vengeance contre Israël », a-t-il souligné. Sans reprendre l’ensemble de ses éléments de langage, notons qu’il a insisté sur le fait qu’Israël n’était pas en guerre contre le peuple iranien, libanais ou palestinien, mais contre le Hamas, le Hezbollah et le régime des mollahs, tout en rappelant que d’importants moyens militaires étaient mobilisés pour gagner cette guerre qu’il qualifie d’existentielle.
Tout n’est pas dit
Après le briefing, nous avons dégainé l’unique arme des journalistes : la question. La première portait sur cette guerre menée en dehors du droit international. Qui paiera les pots cassés, notamment pour les civils qui en paient un lourd tribut ? L’interlocuteur a surtout réagi à l’expression « en dehors du droit international ». Il a déclaré que « dans une guerre existentielle, on ne peut pas se permettre de mourir et ensuite de réagir quand on est mort ». Et d’ajouter : « Si, légalement, il faut mourir pour réagir, alors nous sommes face à une faillite totale du droit international. » Là où j’ai manqué à mon devoir, c’est de ne pas lui rappeler que la notion de guerre préventive est extrêmement dangereuse pour les relations internationales et pour la paix dans le monde.
La deuxième question concernait les crimes de guerre présumés, avec en toile de fond la mort de plus de 150 enfants dans une école du sud de l’Iran. Nous avons voulu savoir si Israël serait disposé à accepter une commission internationale chargée d’enquêter sur les crimes commis par les différents belligérants. Le colonel Olivier a répondu que l’Iran s’était lui-même rendu coupable de crimes contre l’humanité, notamment en réprimant les manifestations de mai 2025, qui auraient fait près de 60 000 morts. Il a également indiqué que la frappe visant l’école était américaine. Par ailleurs, il a précisé que l’établissement touché se trouvait dans un « compound » abritant une base des Gardiens de la révolution.
Olivier a insisté sur le droit d’Israël de se défendre et a conclu : « Le temps où on tue les gens impunément, c’est terminé ». Nous avons dû relancer en précisant que notre intention n’était pas de dédouaner l’Iran de ses crimes, mais de rappeler qu’il existe un droit de la guerre. Le colonel a répondu qu’il ne pouvait pas fournir davantage d’explications que ce qu’il avait déjà fait.
« Ce que je crois »
Comme feu Béchir Ben Yahmed, célèbre journaliste de Jeune Afrique, j’ai ressenti la nécessité de formuler un bref commentaire après cette séance de questions-réponses. D’abord, je tiens à souligner que je n’attendais pas grand-chose de cette conférence de presse qui, par essence, relève d’une opération de communication. Les collègues qui avaient préparé des questions pertinentes sur l’impact de la guerre du Golfe sur la région et sur le Burundi sont, je pense, restés sur leur faim. Mais au-delà de cette conférence pas comme les autres, j’ai compris qu’une guerre ne se gagne pas uniquement avec des bombes, des chars et des fantassins. Dans les conflits modernes, l’une des batailles décisives est sans conteste celle de la communication. Certaines questions ont sans doute indisposé l’officier du Tsahal. Mais pour lui, l’essentiel était ailleurs, selon moi : communiquer aux communicants ce qu’il faut communiquer. Et c’est de bonne guerre. Aucun front ne doit être négligé, et la représentation israélienne l’a bien compris.
Certainement que la partie iranienne explique les faits différemment. Peut-être, organiseront-ils, eux aussi, une visioconférence pour partager leur version.
