article comment count is: 0

Administration locale : l’État de droit à l’épreuve du terrain

Au Burundi, certaines décisions administratives prises au niveau communal ou provincial provoquent de vives polémiques, aussi bien auprès de la population que des experts en politiques publiques et en droit. Interdictions de circuler, obligations vestimentaires, restrictions sur l’habitat ou le commerce informel, etc. Des mesures juridiquement fondées et socialement justifiées, ou plutôt, faisons-nous face à une tout autre logique ?                                                 

Commençons par un petit tour d’horizon.

Plus récemment dans la commune de Gishubi (province de Gitega), l’administration communale a pris une mesure interdisant désormais de se promener pieds nus ou en « vêtements sales » dans les lieux publics. Les autorités locales présentent cette mesure comme un moyen de promouvoir l’hygiène et l’évolution des mentalités. Dans la province de Gitega, le port obligatoire de chaussures fermées et de chaussettes pour les élèves de la 7ᵉ à la 9ᵉ année, instauré au deuxième trimestre 2026, a également suscité de nombreuses critiques. Des syndicats d’enseignants, des organisations de protection de l’enfance et même l’UNICEF Burundi craignent le risque d’une exclusion scolaire pour les familles frappées par la précarité.

Début février à Kirundo, le chef de zone Kirundo a annoncé l’interdiction de construire des maisons en briques de terre non cuites (adobe), précisant au passage que « la ville n’est pas destinée à tous ceux qui le souhaitent, mais à ceux qui en ont les moyens ». Les propriétaires sont invités à crépir leurs habitations pour en améliorer l’apparence, sous peine de sanctions. Dans un autre registre, en Février 2023, des policiers ont procédé à des arrestations en plein centre-ville de Bujumbura, ciblant des personnes « sans occupation apparente », lesquelles auraient été conduites sur un chantier public pour y effectuer des travaux forcés et non rémunérés. Par ailleurs, l’interdiction de la vente de maïs grillé au bord des routes a fragilisé des femmes vivant de ce petit commerce, certaines affirmant ne plus savoir comment payer leur loyer ou nourrir leur famille.

En 2019, l’administrateur de la commune de Musongati, dans la province de Rutana, avait interdit aux femmes de sortir de chez elles non accompagnées de leur conjoint légal après 19 heures, invoquant la lutte contre « la prostitution et l’adultère ». La même année, dans les communes de Muyinga et Nyabiraba, des jeunes filles s’étaient vu interdire de circuler avec des garçons après 18 heures, sous prétexte de prévenir les grossesses non désirées.

Certaines décisions ont même conditionné le droit au mariage à des critères économiques explicites, comme la possession d’une maison en matériaux durables. Pourtant, le Code des Personnes et de la Famille (CPF) définit le mariage comme une union volontaire entre un homme et une femme conforme à la loi civile, sans faire mention d’exigences liées au niveau de vie ou au type d’habitat. Des juristes ont souligné que subordonner le mariage à la qualité du logement reviendrait à restreindre un droit garanti par la loi.

Au regard de la Constitution burundaise et des engagements internationaux du pays, plusieurs de ces mesures posent un problème évident : elles restreignent la liberté de circulation, introduisent des discriminations fondées sur le genre ou la situation économique et semblent parfois dépasser les compétences des autorités locales.

Des mesures socialement discutables

Au-delà de la question de la légalité, se pose celle de la pertinence sociale. Interdire aux femmes ou aux jeunes filles de circuler après une certaine heure peut entraver leur accès à l’éducation ou au travail, notamment pour celles issues de familles modestes qui profitent de l’éclairage public pour étudier le soir. Qu’en est-il des femmes rentrant tard de leur emploi ?

L’obligation de chaussures et de chaussettes dans les écoles de Gitega illustre cette tension entre discipline et réalités socio-économiques. Dans une province où de nombreux ménages vivent avec moins de deux dollars par jour, l’achat d’une paire de chaussures représente un effort financier considérable. Dans certaines familles, les enfants partagent une seule paire pour toute l’année. Des cas de renvoi d’élèves pour non-respect de la directive ont été signalés, soulevant des inquiétudes quant au respect du droit à l’éducation.

Les syndicats rappellent que le système éducatif burundais souffre avant tout de problèmes structurels : manque de bancs, de matériel didactique, pénurie d’enseignants expérimentés et faibles salaires. Dans ce contexte, imposer un code vestimentaire strict peut apparaître comme une réponse anachronique par rapport à ces défis bien plus profonds. De la même façon, interdire la vente informelle ou conditionner le mariage à certains types d’habitat touche d’abord les populations les plus vulnérables, sans que des alternatives économiques crédibles soient proposées.

Des solutions « trompe-l’œil » ?

Pour plusieurs observateurs, ces décisions relèvent d’une logique de façade, celle de donner l’image d’un ordre, d’une discipline ou d’une modernisation, sans s’attaquer aux causes structurelles des problèmes.

Les grossesses précoces, par exemple, sont souvent liées au chômage des jeunes, à la précarité économique et au manque de perspectives. Les difficultés du système éducatif tiennent davantage au sous-investissement chronique qu’à l’absence de chaussettes. L’habitat précaire reflète avant tout la pauvreté généralisée.

Dans cette perspective, certaines mesures apparaissent comme une « couche de peinture » appliquée sur un bâtiment fragilisé de l’intérieur. Elles déplacent l’attention vers des comportements individuels plutôt que vers les politiques publiques nécessaires.

La question centrale demeure donc la suivante : la modernisation peut-elle se construire par la contrainte et l’exclusion, ou doit-elle passer par l’inclusion, la justice sociale et le respect du droit ?

À travers ces décisions locales se dessine un débat plus large sur la conception même de l’autorité publique au Burundi : une autorité qui moralise et sanctionne ou une autorité qui structure, soutient, encadre et transforme durablement la société ? A bon entendeur …

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion