article comment count is: 0

L’art émancipé de la politique est-il une illusion ?

L’ouverture de l’édition 2026 du festival Buja Sans Tabou remet sur table le débat sur l’engagement politique des artistes, au Burundi comme ailleurs. Dans un contexte national marqué par des cycles récurrents de crises et de reconstruction, la neutralité artistique apparaît de plus en plus illusoire. Entre responsabilité citoyenne, refus de la propagande et pressions économiques liées à la marchandisation de l’art, cet article interroge la place et le rôle d’un art burundais engagé, critique et émancipateur.

Alors que l’édition 2026 du festival Buja Sans Tabou (BST) vient d’ouvrir officiellement ses portes et que les réseaux sociaux s’enflamment périodiquement sur les supposées affiliations politiques de tel ou tel artiste, une question fondamentale resurgit avec force : l’art (et les artistes) doit-il être engagé politiquement ?

Dans un pays comme le Burundi, où les cycles de reconstruction sociétale semblent se répéter tous les dix ans, la neutralité artistique apparaît non seulement comme une impossibilité, mais presque comme une trahison. L’art ne peut, et ne doit, se dérober au débat politique. C’est à la fois son héritage historique et sa responsabilité contemporaine.

L’impossible neutralité de l’art

Depuis les peintures rupestres, l’art est un témoin et un acteur de l’histoire humaine. Le pouvoir politique l’a très tôt compris, cherchant à en faire un instrument de glorification ou de propagande. De la même manière, les artistes, à partir de la Renaissance notamment, ont utilisé leur créativité comme une arme de critique et de subversion. Que l’on pense à Michel-Ange ou à Léonard de Vinci, proches du pouvoir mais incarnant déjà une forme de liberté d’expression.

Cette dialectique entre art officiel et art contestataire est une constante. Au XXe siècle, les régimes totalitaires ont poussé la logique de l’instrumentalisation à son paroxysme, organisant par exemple des ventes d’« art dégénéré » tout en promouvant un art de propagande. Ici, la distinction est cruciale : l’art nous enrichit, la propagande nous appauvrit. La première ouvre des perspectives, la seconde cherche à les verrouiller.

Au Burundi, cette relation complexe a aussi existé. Les différentes crises sociopolitiques, marquées par le choc colonial et les périodes de tensions, ont souvent placé les artistes dans une position délicate, entre alignement forcé, soupçons infondés et contraintes de toutes parts.

Engagement oui, endoctrinement non

Un artiste qui décide de s’engager politiquement ne devrait choquer personne. Être artiste n’efface pas la conscience citoyenne. Dans une société en reconstruction ou en conflit, faire acte de résistance culturelle est un devoir.

Cependant, cet engagement doit être éthique et non idéologique. Il ne s’agit pas de devenir un simple porte-voix d’un camp, mais d’utiliser son art pour porter des vérités, interroger, provoquer la réflexion. L’engagement authentique naît de la conviction, pas de la contrainte ou du calcul. Comme le dit si bien ce blogueur s’exprimant sur le sujet, l’impact positif du travail artistique repose sur deux (02) piliers : la rigueur et la responsabilité.

L’art sous pression du marché

Aujourd’hui, une force puissante menace l’engagement artistique : la marchandisation issue du capitalisme. Le marché de l’art mondialisé tend à transformer les œuvres en produits financiers spéculatifs. La logique qui prévaut devient celle du « qui dit mieux ? » en matière de cote et de prix, au détriment du sens, de la profondeur et de la pertinence sociale des créations.

Au Burundi, cette réalité se manifeste notamment par le fait que de nombreux artistes travaillent essentiellement sur commande, financés par des ONG ou d’autres bailleurs poursuivant leurs propres agendas. Cette dépendance oriente souvent la production vers des objectifs extérieurs aux préoccupations artistiques elles-mêmes, ce qui peut affaiblir la qualité et la liberté de création.

Par ailleurs, le secteur artistique est marqué par une grande précarité. Faute d’alternatives viables, de nombreux créateurs se tournent vers les rares sources de financement considérées comme rentables, notamment le milieu politique. Cette situation favorise alors l’émergence d’un art de propagande, où la survie économique prend le pas sur l’indépendance artistique.

Créer pour libérer

L’art burundais doit être engagé politiquement, car il est indissociable de nos réalités sociales. Mais cet engagement doit viser l’émancipation et non la servitude à une cause partisane. Dans un monde où le bruit médiatique et les « influenceurs » brouillent souvent la perception du réel, l’art et les artistes restent des phares essentiels. Ils peuvent être les porte-voix des sans-voix, les gardiens de la justice sociale, les architectes d’un imaginaire collectif plus juste.

Si la politique est l’art de gérer la cité, alors l’art, par transitivité, est une politique publique fondamentale. Les artistes sont des acteurs politiques à part entière. Leur donner les moyens de créer librement, de vivre dignement de leur travail et d’engager un dialogue critique avec la société, c’est construire les fondations d’un espace public burundais plus inclusif, plus réflexif et plus vivant.

Le festival Buja Sans Tabou par exemple et les débats qu’il suscite en sont la preuve : la soif de création et de débat est là. Il ne tient qu’aux pouvoirs publics et à la société tout entière de l’irriguer, pour que fleurisse enfin un art burundais à la fois ferment de démocratie et levier de développement.

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion