À Bujumbura, « Kuri Bata » est bien plus qu’une rue commerçante. Dans ce carrefour informel où téléphones, services et petits métiers s’entremêlent, des milliers de jeunes burundais réinventent chaque jour le travail, la solidarité et la débrouillardise, loin des programmes officiels de lutte contre le chômage. Chacun y trouve sa place, invente ses règles et apprend à survivre dans une économie façonnée par l’urgence et l’ingéniosité. « Kuri Bata » est devenu, au fil des années, une véritable école de vie pour une jeunesse en quête d’avenir.
Au cœur de la capitale économique, un lieu attire chaque jour des milliers de jeunes en quête d’un revenu, d’une opportunité ou d’un simple point d’appui. « Kuri Bata » n’est pas qu’un centre de commerce électronique : c’est un espace où la créativité, la débrouillardise et la solidarité construisent des vies.
Une petite anecdote. Un jeune Burundais en voyage aperçoit à l’étranger une boutique nommée Bata et publie une photo sur sa page Facebook, affirmant que « les autres pays ont copié le Bata de Bujumbura ». Cela fait sourire, mais il rappelle que Bata n’est pas un nom propre au Burundi: il provient d’une marque suisse spécialisée dans la mode. Chez nous, Bata n’a pourtant aucun lien avec cette marque suisse. Il s’agit d’abord du nom d’une galerie située à la jonction de l’avenue de l’Amitié et de la chaussée Prince-Louis. Au fil des années, le nom « Kuri Bata » s’est étendu à toute la rue, puis aux galeries voisines comme Idéal, OK Bazaar et Kilimandjaro. Aujourd’hui, pour beaucoup, tout le coin porte ce nom, preuve que le lieu a dépassé sa propre identité pour devenir une référence dans le langage populaire.
Un carrefour où s’invente l’emploi au quotidien
Derrière les façades remplies de téléphones et d’ordinateurs se cache un écosystème dynamique où se rencontrent des dizaines de métiers. Les vendeurs d’appareils électroniques côtoient des réparateurs capables de remettre en marche n’importe quel téléphone en quelques minutes. À leurs côtés, les restaurateurs ambulants sillonnent les couloirs pour nourrir ceux qui n’ont pas le temps de quitter leur poste. Les agents Lumicash facilitent les transactions, tandis que les commissionnaires jouent le rôle d’intermédiaires, orientant les clients vers la bonne boutique. Certains ‘’batasseurs’’ y ont acheté un échoppe, d’autres louent, mais tous y trouvent un moyen de gagner leur vie.
Un quotidien fait de solidarité et de débrouillardise
La journée à Bata commence tôt et se termine tard. L’argent y circule rapidement, tout comme la nourriture. Les vendeurs ambulants ont instauré un système simple, fondé sur la confiance : ils distribuent leurs plats le matin et repassent l’après-midi pour récupérer le paiement. Ce mode de fonctionnement facilite la vie de nombreux jeunes qui n’ont pas toujours un revenu fixe. Toutefois, cette facilité a aussi ses limites. Beaucoup reconnaissent que l’argent gagné à Bata s’évapore parfois aussi vite qu’il est arrivé, entre dépenses impulsives et distractions du quotidien.
Un langage propre aux ‘’batasseurs’’
« Kuri Bata » possède son propre vocabulaire, une sorte de langue secrète façonnée par ceux qui y travaillent. Les commissionnaires savent ajuster leur commission sans perturber le prix d’origine, et les vendeurs communiquent entre eux par gestes et expressions codées. Même la monnaie a ses surnoms. Le billet de 500 Fbu s’appelle kiosque. Pour 1 000 Fbu c’est cose, ku kabiri pour 2 000 Fbu, ibangi pour 5 000 Fbu, et ihasara pour 10 000 Fbu. On parle d’ifinga quand il s’agit de 50 mille Fbu et d’ikilo pour 100 mille Fbu. Uburaji désigne la commission rétrocédée à la personne qui a amené un client. Ces appellations ne sont pas de simples mots, mais le symbole d’une culture construite au fil des années.
« Kuri Bata », une véritable marque
« Kuri Bata » est un univers à part entier, un espace où la persévérance, la débrouillardise et l’ingéniosité se côtoient chaque jour. Pour ceux qui y travaillent, ce lieu représente bien plus qu’un gagne-pain: c’est une école de vie où la jeunesse burundaise façonne, à sa manière, son propre avenir. Cette dynamique a inspiré d’autres initiatives: dans plusieurs communes et provinces, des espaces surnommés Bata, spécialisés notamment dans la vente de produits électroniques ont vu le jour, preuve que l’esprit de « Kuri Bata » dépasse désormais Bujumbura.

Mise au point – Origine du nom « Bata » à Bujumbura
Contrairement à ce qui est indiqué dans l’article, Bata n’est pas une marque suisse, mais une marque internationale d’origine tchèque, fondée en 1894 par Tomáš Baťa.
À Bujumbura (anciennement Usumbura), un magasin officiel Bata de vente de chaussures a bel et bien existé, exploité par une structure locale affiliée au groupe Bata international.
Le nom « Kuri Bata » provient de cette présence commerciale historique avant de s’étendre, avec le temps, à tout un quartier puis à un vaste espace de commerce informel.
J’ai personnellement été cliente de ce magasin, ce qui confirme qu’il s’agissait bien d’une boutique de chaussures et non d’une simple appellation locale sans lien avec la marque.