Au Burundi, le franc burundais (Fbu ou Bif) donne l’impression de vivre une double vie. Sur le papier, il est présenté comme une monnaie stable, avec un taux de change officiel fixé par la Banque centrale. Mais dans la réalité quotidienne, sur le marché parallèle, il perd beaucoup de sa valeur face au dollar. Une contradiction loin d’être anodine. Tribune.
Depuis plusieurs années, deux taux de change coexistent au Burundi, sans jamais se rejoindre. D’un côté, il y a le taux officiel, utilisé par l’État et certaines entreprises. De l’autre, il y a le taux du marché parallèle, là où se tournent la majorité des acteurs économiques quand ils ne trouvent pas de devises officiellement. L’écart entre ces deux taux est devenu si important qu’il influence toute l’économie.
À première vue, la situation peut sembler étrange. Comment une monnaie peut-elle être considérée comme forte officiellement, tout en étant trop faible dans la réalité ? En fait, ces deux constats ne se contredisent pas. Ils montrent simplement que le marché des devises est divisé et que le taux officiel ne reflète pas la vraie situation économique.
Une monnaie officiellement forte, mais de moins en moins compétitive
Officiellement, le Bif est maintenu à un niveau relativement élevé par rapport au dollar. Cela donne une impression de stabilité. Mais cette stabilité est surtout administrative. Elle ne tient pas suffisamment compte de l’inflation, c’est-à-dire de la hausse générale des prix à l’intérieur du pays.
Quand les prix augmentent plus vite au Burundi que chez ses partenaires commerciaux, les produits burundais deviennent plus chers à l’exportation. Résultat : ils se vendent moins bien à l’étranger. En même temps, les produits importés paraissent artificiellement moins chers. Cette situation affaiblit la compétitivité de l’économie et pénalise la production locale.
Le marché parallèle, miroir de la réalité
Face au manque de dollars sur le marché officiel, de nombreuses entreprises et même des ménages n’ont d’autre choix que de se tourner vers le marché parallèle. Là, le dollar se vend beaucoup plus cher, parfois 40 à 50 % au-dessus du taux officiel.
Ce prix élevé traduit plusieurs choses : la rareté des devises, les risques liés à l’informel, mais surtout la méfiance envers la politique de change. En réalité, le marché parallèle agit comme un thermomètre de la confiance. Plus l’écart avec le taux officiel est grand, plus il montre que les acteurs économiques doutent de la valeur réelle du Fbu.
Deux marchés, deux logiques
Le problème central vient du fait qu’il n’existe pas un seul marché de change au Burundi, mais deux. Le taux officiel est décidé par l’administration, tandis que le taux parallèle est fixé par l’offre et la demande réelles. Lorsque l’accès aux devises est limité officiellement, un marché alternatif se développe naturellement.
Plus les devises sont rationnées, plus le marché parallèle devient important, et plus l’écart entre les deux taux se creuse. Ce système finit par s’auto-entretenir.
Des conséquences lourdes pour l’économie
Cette situation crée de nombreuses injustices et inefficacités. Les entreprises qui ont accès au taux officiel bénéficient d’un avantage important. Celles qui doivent acheter leurs devises sur le marché parallèle supportent des coûts très élevés, indépendamment de leur performance réelle.
Les exportateurs sont particulièrement pénalisés. Ils sont souvent obligés de vendre leurs devises au taux officiel, plus bas, ce qui réduit leurs revenus. C’est comme un impôt caché qui décourage l’investissement et la production. À l’inverse, les importations sont favorisées, ce qui aggrave le déficit commercial.
Peu à peu, le dollar prend une place de plus en plus importante dans l’économie. Pour les grosses transactions ou l’épargne, beaucoup préfèrent utiliser le dollar plutôt que le Fbu. Cette « dollarisation » affaiblit encore le rôle de la monnaie nationale et limite l’efficacité de la politique monétaire.
Un cercle difficile à briser
Les ajustements partiels du passé n’ont pas réglé le problème. La dévaluation de 2023, par exemple, a été rapidement suivie par une hausse des prix. Elle a surtout renforcé la peur de nouvelles dévaluations, poussant encore plus d’acteurs vers le marché parallèle.
Le pays semble aujourd’hui coincé dans un système où le marché parallèle corrige les déséquilibres, pendant que le marché officiel maintient une apparence de stabilité. D’autres pays ont connu des situations similaires, souvent avec des conséquences économiques et sociales importantes.
Quelles solutions possibles ?
Plusieurs options existent, mais aucune n’est simple. Continuer comme avant ne ferait que prolonger les problèmes. Une dévaluation brutale pourrait réduire l’écart entre les deux taux, mais elle risquerait d’entraîner une forte inflation. Une solution plus progressive, visant à rapprocher lentement les deux taux tout en réformant l’économie, semble plus réaliste, à condition d’être bien expliquée et crédible.
À long terme, un système où le taux de change est plus flexible pourrait réduire le marché parallèle. Mais cela exige une meilleure gestion des finances publiques, des institutions solides et une communication claire pour rassurer les acteurs économiques.
Au-delà de la monnaie
En fin de compte, le problème du Fbu dépasse la question du taux de change. Il reflète une économie qui produit peu de devises, dépend fortement des importations et peine à diversifier ses exportations. Tant que ces faiblesses structurelles persisteront, aucune solution monétaire ne sera durable.
La véritable issue passe donc par une transformation plus profonde de l’économie : produire davantage, exporter mieux, attirer les investissements et restaurer la confiance. Sans cela, l’écart entre le taux officiel et la réalité du marché continuera de peser sur la stabilité économique et le développement du pays.
