Un ancien président, Joseph Kabila de la RDC, condamné à mort, prend la tête d’une rébellion. Les hommes politiques qui tombent en disgrâce, ce n’est pas seulement chez notre grand voisin. Chez nous aussi, des cadors de la politique ont connu une descente aux enfers. Un général quatre étoiles a été embastillé avant d’être libéré, un ancien chef d’État a été condamné par contumace, un autre a été acquitté avant de sortir des geôles de Mpimba. D’autres, après un exil, sont rentrés tranquillement au bercail. Une seule question : que doit faire le pouvoir envers ceux qui l’ont incarné ? Un de nos contributeurs y pense à haute voix.
Il y a sept ans, il était encore chef de l’État. Il avait cédé pacifiquement le pouvoir à son successeur. Mais, quelques années plus tard, le vent a tourné. Il est devenu le mouton noir, avec une condamnation à mort suspendue au-dessus de sa tête comme une épée de Damoclès. Lundi, à Goma, il s’est présenté devant la presse, entouré de chefs rebelles.
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila, ancien président de la RDC de 2001 à 2019, a lancé le Front pour la refondation de la nation (FRN), une coalition politico-militaire appelée à remplacer l’alliance AFC/M23 et à défier le pouvoir de Félix Tshisekedi. L’annonce a été faite dans l’est du pays, à Goma, une ville contrôlée par le M23 depuis janvier 2025.
Kabila poussé dans les bras de la rébellion ?
Bref aperçu du parcours. Joseph Kabila a 29 ans lorsque son père, Laurent-Désiré Kabila, est assassiné en janvier 2001. Il lui succède et reste dix-huit ans aux affaires. En 2018, il ne se représente pas à l’élection présidentielle. Félix Tshisekedi lui succède en janvier 2019, et les deux hommes cohabitent d’abord à travers la coalition formée autour du camp Kabila. On dit qu’en politique, il n’y a pas d’amis, seulement des intérêts. Peu à peu, le camp Kabila se vide et l’ancien président perd son influence.
En 2021, ses derniers alliés quittent le gouvernement. En 2023, il s’exile. Vient ensuite l’heure des accusations. Kinshasa l’accuse d’être complice du M23 et du Rwanda. Le 30 septembre 2025, la Haute Cour militaire de Kinshasa le condamne à mort par contumace pour trahison, crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le 30 avril 2026, Washington le sanctionne à son tour, l’accusant officiellement de financer des groupes armés déstabilisateurs. Joseph Kabila nie ces accusations, dénonce un procès politique et rejette toute alliance explicite avec les rebelles.
Le lundi 12 octobre 2026, retournement de situation : l’ancien président prend la tête d’un nouveau mouvement politico-militaire dans l’est de la RDC. A-t-il été poussé dans ses derniers retranchements par son successeur ? La question mérite d’être posée. Mais au-delà du cas Kabila, il serait surtout judicieux de s’interroger sur la manière dont les pouvoirs traitent ceux qui ont occupé les plus hautes fonctions de l’État.
Que nous rappelle le cas Kabila ?
Pourquoi cela nous intéresserait-il, nous, les Burundais ? Parce que ce parcours, de la présidence à l’exil, puis de l’exil au tribunal et du tribunal au maquis, ressemble étrangement à ce que nous avons connu chez nous, quoique de manière plus discrète, diraient certainement certains.
Il y a quelque temps, un nom se prononçait à voix basse. Alain-Guillaume Bunyoni. Patron de la police, puis ministre et Premier ministre en juin 2020. Un homme de poigne. Peu d’hommes disposaient alors d’un tel pouvoir. Personne n’aurait imaginé qu’il pouvait tomber si rapidement. Pourtant, en septembre 2022, il est limogé. En avril 2023, il est arrêté et placé en détention. En décembre de la même année, la Cour suprême le condamne à la prison à perpétuité, notamment pour atteinte à la sûreté de l’État, complot contre le chef de l’État et menace contre sa vie. En juin 2024, la peine est confirmée en appel. Lui a toujours plaidé non coupable. Puis, en mars 2026, après plusieurs mois passés à l’hôpital de Gitega, il est libéré pour raisons de santé. Depuis, il se tient à carreau.
Les anciens Présidents burundais : une sortie et plusieurs destins
Le 3 septembre 1987, Jean-Baptiste Bagaza se trouve au Québec, au sommet de la Francophonie, lorsque le major Pierre Buyoya prend le pouvoir à Bujumbura. Il ne peut plus rentrer au Burundi. Il sera accueilli successivement par l’Ouganda puis la Libye. Lui-même avait pris le pouvoir par un coup d’État en novembre 1976 et contraint son prédécesseur à l’exil. Mais l’exil ne l’a pas éteint. En 1994, il revient au Burundi et fonde le Parti pour le redressement national (PARENA). Son parti annonçait vouloir réparer ce que son fondateur n’avait pas bien fait lorsqu’il était aux affaires. Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Après le retour de Pierre Buyoya au pouvoir, Bagaza est assigné à résidence en janvier 1997. En 2002, son parti est suspendu. Certains rapports ont par ailleurs accusé le PARENA d’entretenir des liens avec des milices de l’époque. Plus tard, le pays finira pourtant par lui tendre la main. Il sera nommé sénateur à vie, comme les autres anciens chefs d’État. Il meurt à Bruxelles en 2016 et est enterré au Burundi. L’inhumation de cette illustre personnalité est rehaussée par la présence du président Pierre Nkurunziza, aujourd’hui décédé.
Buyoya vs Kabila
Le 19 octobre 2020, la Cour suprême condamne l’ancien président Pierre Buyoya à la servitude pénale à perpétuité, par contumace, avec dix-huit autres accusés, dans l’affaire de l’assassinat de Melchior Ndadaye. Il a toujours dénoncé un procès politique. Deux mois plus tard, le 17 décembre, il meurt en France. Il est d’abord enterré au Mali avant que ses dépouilles ne soient rapatriées et inhumées au Burundi. Pour rappel, de 2012 à 2020, Buyoya a été le haut représentant de l’Union africaine pour le Mali et le Sahel. Il démissionne de cette fonction un mois après le verdict rendu par la justice burundaise. Comment aurait-il agi aujourd’hui, alors que l’on commence à parler de mouvements de rébellion qui menacent le Burundi ? Aurait-il emprunté la même voie que Kabila ?
Ndayizeye ou l’art de la prudence politique
En août 2006, Domitien Ndayizeye, alors sénateur, est arrêté dans une affaire de tentative de coup d’État. En janvier 2007, la Cour suprême l’acquitte. En 2020, la Cour constitutionnelle valide sa candidature à l’élection présidentielle. Son cas montre que le pouvoir peut aussi réajuster sa position et traiter un ancien chef d’État avec égards. Peut-on considérer sa candidature de 2020 comme une forme de renaissance politique ? Ndayizeye aura montré qu’il est possible d’exiger le changement en restant strictement dans le cadre démocratique. Il a choisi la voie des urnes, sous la bannière de la coalition Kira-Burundi. Un seul hic : la Commission électorale avait d’abord écarté sa candidature, estimant qu’il ne disposait pas d’un nombre suffisant de parrainages. Elle reviendra ensuite sur sa décision et validera finalement sa candidature.
S’il avait été définitivement écarté, son destin aurait-il été différent ? En 2022, il est nommé membre du Groupe des sages de l’Union africaine, avec, fait important, l’appui du gouvernement burundais.
Des leçons à tirer de l’acte posé par Joseph Kabila ?
Le statut d’ancien chef d’État n’est pas une assurance, encore moins la garantie d’une vie de tranquillité après le pouvoir. Si certains pays encadrent la vie des anciens chefs d’État, d’autres ne prévoient rien. Ces derniers se retrouvent alors dans un no man’s land juridique ou, au mieux, redeviennent de simples citoyens. D’autres sont persécutés par leurs successeurs, quand ils ne sont pas tout simplement assassinés, comme ce fut le cas de Haïlé Sélassié en Éthiopie, de William Tolbert et Samuel Doe au Liberia, ou encore de Marien Ngouabi au Congo-Brazzaville. La liste est longue.
L’acte posé par Kabila rappelle que l’État de droit peut aussi se mesurer à la manière dont un pays traite ceux qui ont détenu les rênes du pouvoir. Personne n’est éternel. Qu’il soit jeune ou âgé, un chef d’État doit savoir qu’un jour, il devra quitter le pouvoir, d’une manière ou d’une autre. La manière dont il traite ses prédécesseurs peut déterminer, demain, la façon dont il sera lui-même traité lorsque le pouvoir l’aura quitté. Ce n’est donc pas pour rien que certains régimes accordent aux anciens chefs d’État le statut de sénateur à vie ou leur garantissent certains avantages à vie. Derrière ces privilèges se cache peut-être une question beaucoup plus fondamentale : comment organiser une sortie du pouvoir qui ne transforme pas l’ancien dirigeant en ennemi de l’État ?
