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La mort, quand on ose y penser

Dans la société burundaise, évoquer sa mort à haute voix est synonyme de malheur. En ce moment où, les journalistes sont en deuil, je m’interroge sur la mort, mais plus encore sur le passage sur cette terre. Une certitude : notre existence est éphémère mais notre capacité, à donner du sens à notre vie, est infinie.

IFB, samedi 23 mars, il est 20h50. Des filles dansent, c’est l’anniversaire de leurs amies Kévine et Divine. Deux gars sont dans un coin en train de discuter, ce sont certainement leurs copains. Divine porte une robe noire. Je pense à la mort. Pas à la mort de Divine, la pauvre, elle s’amuse, elle est heureuse. Je pense à la mort en général.

Ce matin, c’était l’enterrement de Darcy, je n’y suis pas allé, normal, on ne se connaissait pas. Mais Beni, un ami serveur à l’IFB, le connaissait, et il y était. Quelques minutes avant le début de l’anniversaire surprise de Kévine et Divine (promis, c’est la dernière fois que je parle d’elles), Beni m’a raconté, les larmes aux yeux, l’ambiance qui régnait à l’enterrement. Mise à part la tristesse, quelque chose dans la voix de Beni m’a interpellé. En parlant des hommages rendus à son ami par sa famille, j’avais l’impression que Beni, en l’espace de quelques secondes, s’était vu dans la tombe de Darcy, un sentiment que vraisemblablement, il n’appréciait pas. Il avait peur.

Nous avons tous atteint un stade de notre vie où nous avons réfléchi à la mort. Pas forcément à ce qui se passe après, et je ne vais même pas me lancer dans les théories selon lesquelles notre vie défilerait devant nos yeux jusqu’à la perte de toute once de vie dans notre corps. Non, la mort, ce que cela implique pour nous et ceux qui nous ont connus, notre héritage. Ces pensées peuvent être déprimantes. Se rendre compte qu’il serait trop tôt pour mourir, qu’on n’a rien accompli, qu’on n’a laissé aucune trace. Voilà ce qui me fait peur.

Nul n’y échappera, hélas

IFB, mardi 26 mars, il est 20h38. Ils jouent de l’Amapiano, précisément la chanson « Mnike ». Dans quelques heures, Jimmy Elvis Vyizigiro sera enterré, et je pense à sa mort. À ce qu’ont dit ceux qui le connaissaient, à sa femme et à ses enfants, et à ce qu’il représentait pour plusieurs. Lui ont-ils dit toutes ces choses quand il était encore en vie ? Qu’est-ce que cela aurait changé ? Est-ce que cela aurait été une bonne idée ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que si moi, mes proches, mes amis me disaient tous ces mots, ça me ferait plaisir et peut-être que je prendrais la grosse tête. Mais à quoi ça rime tout ça ? 

Certains préfèrent ignorer le fait qu’ils mourront ou trouvent même insensé d’en parler, de peur de provoquer le malheur. Selon eux, toute personne saine d’esprit ne devrait en aucun cas invoquer sa mort ou encore moins la mort d’une autre personne. C’est quelque chose ancré dans la nature burundaise depuis longtemps, comme l’expliquait Feu Jimmy Elvis Vyizigiro, chercheur sur l’histoire du Burundi, dans une vidéo sur Yaga répondant à la question de « pourquoi les Burundais ne transmettent pas leur nom de génération en génération ? ». Ce qui m’a interpellé dans la vidéo, c’est lorsqu’il indique que : « Les Burundais avaient peur de la mort. Certaines personnes changeaient de nom parce qu’ils avaient entendu que quelqu’un du même nom était mort. Nos ancêtres allaient jusqu’à appeler un enfant, prétextant que, selon le nom, la mort craindrait de le prendre ».

Dans cet océan de réflexions sur la mort et sur notre place dans ce vaste univers, une certitude demeure : notre existence est éphémère mais notre capacité, à donner du sens à notre vie, est infinie. Nous sommes confrontés à la réalité inéluctable de notre propre mortalité, il est essentiel de saisir chaque instant précieux qui nous est offert, de célébrer notre naissance et d’embrasser la vie avec une passion dévorante. Dans 7 jours, je fêterai mon anniversaire. Sûrement pas comme Kévine et Divine, mais je vais célébrer ma naissance, la vie, car c’est dans cette quête de sens et de plénitude que réside le véritable héritage que nous laisserons derrière nous, bien au-delà de notre passage éphémère sur cette terre. 

 

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