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Moderniser l’identité : le grand retard burundais

Pendant que ses voisins digitalisent, interconnectent et sécurisent l’identité de leurs citoyens, le Burundi hésite, parfois recule. Obtenir un passeport ou certains documents d’état civil reste une épreuve pour beaucoup. Ce retard n’affecte pas que l’administratif ; il freine l’accès à l’éducation, bloque l’inclusion financière et affaiblit la mobilité régionale. Dans l’EAC, l’identité est devenue un levier stratégique. Au Burundi, elle demeure un obstacle. Jusqu’à quand ?

Sixième sur huit. C’est la place qu’occupe le Burundi dans le classement combiné des évaluations des services d’état civil des pays de la Communauté Est-Africaine (EAC). Un rang discret, presque gênant, dans un bloc régional où la modernisation de l’identité est devenue un levier stratégique de développement, d’intégration et de mobilité.

Alors que le Rwanda et le Kenya caracolent en tête grâce à des systèmes largement numérisés, le Burundi peine encore à stabiliser les fondamentaux : enregistrement fiable, production régulière de statistiques, accès simplifié aux documents d’identité. Les conséquences sont concrètes.

L’identité, moteur invisible du développement

En 2018, la Banque mondiale établissait un lien direct entre l’absence d’identité légale et le déficit de développement. Le rapport souligne qu’une administration d’état civil déficiente constitue un obstacle majeur à l’accès formel à l’éducation, aux services financiers et aux programmes sociaux. De plus, l’étude insiste sur le fait qu’une carte d’identité dont la validité est vérifiable facilite la mobilité des citoyens, surtout à l’échelle régionale. Elle précise également que cela contribue à l’établissement des statistiques fiables et à l’élaboration de politiques publiques plus efficaces.

Cependant, six ans plus tard, au Burundi, obtenir un passeport biométrique relève encore d’un périple vicieux. Quant à la carte nationale d’identité biométrique, elle reste attendue comme une réforme capable de simplifier la vie des citoyens, notamment dans les domaines de la sécurité où le numérique peut limiter les usurpations d’identité, et de la transparence dans les services publics et privés. Entre-temps, dans l’espace EAC, l’identité est devenue un véritable outil d’intégration. L’Inter-state Pass, reconnu entre le Rwanda, le Kenya et l’Ouganda, facilite déjà les déplacements transfrontaliers sans passeport.

Comment planifier sans projections démographiques fiables ?

L’état civil est longtemps resté « l’enfant pauvre » des services publics et ne produit pas suffisamment de données exploitables. Le dernier rapport national disponible ne concernait que Bujumbura, les autres provinces n’ayant pas transmis de statistiques exploitables. La Conséquence : des indicateurs incomplets et une planification nationale presque à l’aveuglette. Même le recensement général de la population, qui devrait normalement être organisé tous les dix ans, accuse un retard révélateur. Les deux derniers exercices sont séparés par seize ans (2008–2024), un écart qui fragilise la continuité des politiques publiques en matière de santé, d’éducation, d’urbanisation ou d’emploi.

Une digitalisation à réinventer

Un effort de digitalisation avait pourtant été lancé dans douze communes. Mais le nouveau découpage administratif a rabattu les cartes. Le système doit être mis à jour, adapté aux nouvelles entités territoriales et déployé sur l’ensemble du territoire. Ce chantier exige une mobilisation des ressources techniques et financières que le décideur doit non seulement mettre en œuvre d’urgence, mais également pérenniser en anticipant les obstacles liés aux capacités humaines et techniques.

Un cadre légal à l’épreuve du temps

Le Code des Personnes et de la Famille (CPF), inchangé depuis le 20 avril 1993, encadre l’opérabilité du cadre de l’état civil, montre aujourd’hui ses limites face aux mutations technologiques et administratives. L’enregistrement numérique des faits et actes d’état civil, l’archivage digital sécurisé, la protection des données personnelles ou encore l’interopérabilité avec les systèmes régionaux exigent un cadre juridique actualisé, capable d’accompagner la modernisation en cours.

L’enjeu de ce service en sort largement amplifié. Chaque acte mal enregistré, chaque statistique absente, chaque document difficilement accessible pénalise le citoyen en fragilisant ses droits fondamentaux et en lui ôtant des opportunités de développement. L’état civil n’est donc plus un service périphérique de l’administration. Il est le pilier central de la prise de décision publique et le fondement même du contrat qui lie l’État au citoyen.

 

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