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Kirundo : l’exode masculin qui va vider la colline Rushubije

À Rushubije, colline plutôt paisible de la commune de Kirundo, un silence inhabituel s’est installé : celui des hommes partis chercher ailleurs une vie meilleure. Depuis juillet 2025, les départs se dénombrent à plus d’une soixantaine sur la seule colline, laissant des femmes seules face aux charges du quotidien. Alors que la Zambie disait récemment détenir 106 Burundais et que Nairobi raille, sur les réseaux sociaux, leur présence croissante, au pays, la pénurie de devises et du carburant risqueront, bientôt, ne rien avoir à rivaliser à cet exode masculin massif. Rushubije en incarne le visage discret mais profond. Des voix de cet abandon nous ont parlé.

« Je m’appelle C.N., j’habite sur la sous-colline de Cogo. J’ai vécu avec mon mari pendant 18 ans, mais cela fait six ans qu’il est parti. Nous avons eu deux enfants ensemble. Il est parti chercher du travail en Tanzanie. Pendant tout ce temps, je n’ai pas eu de ses nouvelles. »

« Moi c’est G.M., de Cogo. J’ai 30 ans. J’ai eu six enfants avec mon mari, mais quatre sont décédés. Cela fait presque cinq ans qu’il est parti. Pourtant, nous avions décidé ensemble de son départ. Une fois arrivé en Ouganda, il a coupé les ponts. »

« Je réponds au nom de J.N. J’habite Cogo. Mon mari est parti depuis bientôt quatre ans. Au début, tout se passait bien. Il m’envoyait même de l’argent. Mais quelques mois plus tard, il a tout arrêté, même la communication. »

Ces témoignages, recueillis au petit marché de la colline Rushubije, ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Là, le départ des hommes alimente toutes les conversations. Tout le monde semble s’accorder sur une chose ; nul ménage ne semble être à l’abri. À tout moment, chacun peut être le suivant au départ du chef du foyer.

Depuis juillet 2025, soient sept mois ; au moins soixante hommes ont dit au revoir à la belle Rushubije ; raconte Samuel Musavyi, chef de colline. Cet administratif ajoute que toutefois, bien avant cette date, beaucoup d’autres étaient déjà partis et très peu sont revenus. Une femme de la sous-colline de Ntore résume l’ampleur de cette migration typiquement masculine : « Sur une dizaine de ménages que compte la sous-colline Ntore, il ne reste pas plus de trois hommes. Tous les autres sont partis. » Un fait accablant.

Mais, où vont-ils ?

C’est la question que nous posons à chaque personne que nous rencontrons. Les destinations sont multiples : Ouganda, Tanzanie, Kenya, Zambie, etc. Des pays de la sous-région EAC pour la plupart, mais également d’autres plus lointains comme les Émirats arabes unis, Oman ou l’Afrique du Sud. Certains partent avec la bénédiction de leur famille, d’autres s’éclipsent en douce. Très peu reviennent, la plupart restent des années sans nouvelles, laissant derrière eux des foyers brisés.

Les fractures de l’absence

Les femmes avec qui les maris ont coupé les ponts doivent apprendre à vivre seules, privées du soutien de leur époux. Et ce n’est pas une sinécure. Sur le plan matériel, élever seule des enfants relève du défi. « C’est vraiment compliqué de nourrir les enfants, seule. Si tu n’as pas assez de terre à cultiver, tu dois aller travailler chez autrui », explique Josette.

Les difficultés ne sont pas que matérielles. « Quand ton mari est là, les autres hommes n’osent pas t’importuner. Mais à force d’une longue absence, d’autres prétendants se multiplient », ajoute-t-elle. Cette situation engendre inévitablement des conflits au sein des ménages.

« Parmi les affaires que je traite, certaines concernent des conflits conjugaux », nous fait savoir Samuel, le chef de colline.

A Rushubije, le phénomène redéfinit les mentalités. Alphonse Mbonirema, un homme dans la cinquantaine, nuance : « Si mon fils s’absente pendant huit ans et que sa femme commet un écart, même si elle tombe enceinte, je ne manquerais pas de le lui pardonner. Ce n’est pas entièrement de sa faute. » Josette, déjà citée, abonde dans le même sens : « Je ne vais pas l’attendre quinze ans, je suis encore jeune » ; une façon d’insinuer qu’à rien ne lui servirait de rester fidèle à son mari en pareille situation.

Il n’y a pas que ces nouvelles idées qui s’établissent en normes sociales.  Certaines femmes, privées de leurs maris, choisissent de vivre ensemble pour partager les charges, rompant ainsi avec l’isolement. A ce propos, Josette évoque l’existence de « maisons closes », qui attirent les hommes, fragilisant l’harmonie des couples. Il arrive même que des enfants naissent en l’absence du mari, ce qui disloque davantage les familles.

Le chef de colline souligne également l’impact sur le développement local : « S’il faut mobiliser 100 hommes pour des travaux communautaires et que vous n’en avez que 30, les résultats ne sont pas les mêmes. »

Un phénomène qui dépasse le cadre local

C’est l’administrateur de la commune de Kirundo, Jean Berchimas Ndikuriyo, qui nous en parle ; « Ce problème dépasse le cadre local et doit être traité au niveau global. » Et de nuancer : « Nta nzu iriko irasha » (Il ne faut pas non plus s’alarmer). Pour lui, partir n’est pas un problème en soi : « Tout dépend de la manière et des intentions. Ceux qui partent sans prévenir leurs épouses et coupent toute communication posent des problèmes ». Il cite un exemple de trois hommes interceptés à Ngozi et renvoyés chez eux. « S’il faut partir, il faut en informer la famille. Partir pour soutenir son foyer est légitime. Couper les ponts, non. »

Néanmoins, souligne-t-il, on ne peut empêcher les gens de partir. C’est leur droit. L’important est de préserver la cohésion familiale et d’encadrer ces départs. Il déplore toutefois que certains aillent arroser des champs ou faire le gardiennage dans les pays arabes, alors qu’ils pourraient le faire chez eux et mieux gagner leur vie.

Agir en amont, pas en aval

Daphrose Mpawenima travaille pour l’association Urunani rw’Abarundikazi biyemeje guharanira imibereho myiza n’iterambere mu Burundi, plus connue sous le nom d’Agatutu k’abakenyezi. Elle est chargée de l’assistance sociale. Elle reconnaît que l’ancienne commune de Ntega a toujours connu des conflits conjugaux, malgré la présence d’organisations d’appui aux femmes. Les hommes ne voient pas toujours d’un bon œil l’autonomisation de la femme, dans cette localité. Selon elle, cela peut aussi, en partie, expliquer certains départs. Quant aux conséquences de ces migrations, elles retombent souvent sur les femmes, contraintes d’assumer seules des responsabilités qui incombent aux hommes, sans compter les troubles sociaux qui en découlent.

« Il faut mobiliser tout le monde sur cette problématique. La sensibilisation est incontournable. Les membres des familles doivent oser se parler et se faire confiance. Les organisations publiques et non étatiques doivent se déployer dans les collines pour mener des campagnes. Il faut promouvoir le dialogue dans les foyers au lieu d’agir en aval. L’écoute est primordiale, car souvent la situation dégénère faute d’un cadre où ceux qui ont des problèmes savent à qui s’adresser », explique madame Daphrose. Quant aux femmes définitivement abandonnées, elle précise que son organisation peut leur fournir une assistance juridique, mais seulement en dernier recours.

PS : Comme l’a souligné l’un de nos interlocuteurs, le phénomène actuel de migration des travailleurs burundais et ses répercussions dépassent largement la commune de Kirundo, voire la province de Butanyerera. Il s’agit d’un enjeu qui mérite d’être examiné dans une perspective plus globale. Nous vous proposerons prochainement un dossier spécial à ce sujet.

 

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