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L’ère de l’indiscipline budgétaire est-elle révolue ?

Le nouveau budget présente un déficit de 347,9 milliards de FBu, mais le pays ne s’est pas tiré d’affaires. La dette publique demeure élevée alors que les pressions inflationnistes érodent le pouvoir d’achat des consommateurs. Les experts en appellent à une gestion efficiente du budget de l’Etat au profit des investissements publics en lien avec les besoins réels des populations.

Le gouvernement vient de réviser son budget pour l’exercice en cours. Cette fois, l’évaluation à mi-parcours vise entre autres à réadapter les crédits budgétaires à la nouvelle structuration de l’administration centrale et territoriale. Les nouvelles provinces vont bénéficier désormais des dotations budgétaires dont une partie sera rétrocédée aux entités administratives notamment les communes.

L’autre innovation est que le gouvernement annonce l’annulation des activités jugées non prioritaires au profit des investissements en faveur des politiques publiques en lien avec les besoins réels des populations. Le ministre des Finances exige des résultats concrets et la discipline budgétaire aux gestionnaires des fonds publics qui doivent rendre des comptes à la fin de chaque exercice. « L’indiscipline budgétaire a plus que durée dans la gestion des affaires publiques. Je suis prêt à redresser la situation quel que soit le prix », a récemment déclaré le ministre Alain Ndikumana devant le sénat.

Enfin, une augmentation du budget d’investissement

La part allouée aux investissements sur fonds propres enregistre une hausse de 583,42%. Elles passent de de 42,3 milliards à 289,4 milliards de FBu. « Cette augmentation est consécutive à la prise en compte des dépenses prioritaires dans les secteurs porteurs de croissance économique. » Ces sont notamment les secteurs agricole (subvention des fertilisants) et minier (appui à l’exploitation des minerais), ainsi que le développement des infrastructures de transport (chemin de fer).

D’autres projets phares retenus comprennent la construction d’un « mall » au site de l’ex-marché central de Bujumbura, l’achat de nouveaux bus pour améliorer la mobilité urbaine. Dans les domaines sociaux, l’Etat va poursuivre la mise en œuvre de la politique de gratuité des soins aux enfants de moins de moins de cinq ans et les femmes enceintes, l’octroi de la prêt-bourse aux étudiants et la fabrication des bancs pupitres pour les écoles fondamentales.

Un budget en hausse avec un impact limité

Globalement, les dépenses publiques s’élèvent à 5 352 milliards de FBu, soit une augmentation de 2,1% par rapport au budget adopté en juin dernier. Parallèlement, le déficit enregistre une baisse pour atteindre 347,9 milliards de FBu.

Pour l’expert économiste Diomède Ninteretse, cette baisse du déficit résulte davantage de la croissance des recettes plutôt qu’une véritable maîtrise des dépenses. « La structure budgétaire montre que les dépenses courantes absorbent une part disproportionnée du budget au détriment de l’investissement productif indispensable à la croissance et à la stabilité macroéconomique ».

Le déficit, un couteau à double tranchant

Le financement du déficit budgétaire alimente les pressions inflationnistes. Le recours excessif aux avances de la banque centrale augmente la masse monétaire en circulation, et l’effet sera l’inflation. « Le fait de pomper de l’argent dans l’économie qui n’a pas de contrepartie accentue les pressions monétaires et retarde le développement du marché des obligations indispensables pour maitriser les déséquilibres budgétaires », a révélé le professeur Léonce Ndikumana lors d’une conférence sur les réformes macroéconomiques en août dernier.

L’Etat s’endette également auprès des banques commerciales et d’autres établissements de paiement pour équilibrer son budget. La tendance est de croire que la dette intérieure présente moins d’inconvénients que l’endettement extérieur, mais l’économiste Ndikumana dissipe ce genre d’affirmations. La dette intérieure explose alors que les opérateurs privés sont en manque de capitaux. « Ce n’est pas soutenable car l’Etat entre en farouche compétition avec les investisseurs privés qui cherchent des financements auprès des banques. Ce qui impacte négativement le développement du secteur privé ».

Que faire pour corriger les déséquilibres ?

Le gouvernement n’a pas d’autres choix que faire les réformes et atteindre les trois objectifs de la politique macroéconomique à savoir : stabiliser les prix, le taux de change et stabiliser la dette, tranche le professeur Ndikumana. En attendant l’aboutissement de ces réformes, il considère le développement du marché des capitaux comme une option supplémentaire pour booster les investissements publics.

L’économiste Diomède Ninteretse quant à lui propose une maîtrise des dépenses courantes à travers la rationalisation des exonérations et des subventions. Il suggère au gouvernement d’avoir le courage de réaliser un audit indépendant qui permettrait de corriger les exonérations non ciblées et les subventions inefficaces dans le secteur agricole. Cette stratégie pourrait accroître les investissements publics vers les secteurs prioritaires tels que l’énergie, l’agriculture, les routes, l’eau potable, les petites et moyennes entreprises productives, la recherche scientifique et le recrutement d’experts pour soutenir les réformes déjà engagées.

Une gestion opaque des finances publiques

Lors de la présentation du budget révisé, le ministre des finances a fait des révélations fracassantes qui dénotent de la mauvaise gestion des fonds publics. A titre illustratif, l’Etat a financé les travaux de construction au niveau des zones à hauteur de 220 millions, soit une ligne budgétaire de 79 milliards de FBu. Sur le terrain, le constat est amer : non seulement la valeur de ces nouveaux bureaux zonaux ne reflète pas ce montant mais aussi les montants ont été décaissés mais tous les prestataires n’ont pas été payés.

Pire encore, ces infrastructures flambant neuves présentent déjà anomalies au niveau des toitures qui risquent de compromettre la qualité et la durabilité des bâtiments. En qualité de maître d’ouvrage, le Fonds National d’Investissement Communal (FONIC) vient d’instruire à l’entreprise contractante de corriger tous les défauts constatés dans la construction des nouveaux bureaux au risque d’appliquer les pénalités prévues par la loi.

Une partie émergée de l’iceberg

Les révélations du nouveau ministre confirment les allégations portées de la société civile sur la gestion des finances publiques. Les activistes de la société civile incriminent les fonctionnaires de l’Etat qui s’enrichissent illicitement à travers les marchés publics. Ces derniers figurent parmi les secteurs les plus touchés par la corruption, selon un rapport de l’Olucome. « Les marchés publics sont souvent octroyés illégalement aux personnes morales inéligibles. Ceux qui œuvrent dans ce secteur empochent beaucoup d’argent au détriment de l’Etat », a dénoncé Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome lors de la présentation du rapport annuel de cette organisation en 2021.

Selon le directeur national de l’ONG Parcem, la prolifération des investissements immobiliers, particulièrement à Bujumbura, démontre le phénomène d’enrichissement illicite et de blanchissement d’argent. Faustin Ndikumana affirme dans les colonnes du journal Iwacu que le boom immobilier se développe hors circuit bancaire classique compte tenu de la capacité des banques locales à financer de tels projets. «…la multiplication des constructions révèle l’existence de financements illicites recyclés dans l’immobilier », conclut-il.

 

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