article comment count is: 0

Désinformation, algorithmes et nouveaux médias : un équilibre introuvable ?

À l’ère de la généralisation d’Internet et de la multiplication des outils de partage, la communication et la diffusion de l’information ont profondément changé. Elles ne relèvent plus seulement des médias traditionnels soumis à la déontologie, mais aussi d’une multitude d’acteurs dont la visibilité dépend d’algorithmes opaques. Si cette démocratisation de la parole ouvre de nouveaux espaces d’expression, elle s’accompagne d’une volatilité accrue du pouvoir médiatique et d’une propagation massive de la désinformation. Le principal défi consiste désormais à préserver la vérité et la responsabilité dans un environnement où chacun peut devenir producteur d’information.

Traditionnellement considérés comme le « quatrième pouvoir », les médias classiques (presse, radio, télévision) jouent un rôle de contre-pouvoir face aux trois branches de l’État (exécutif, législatif, judiciaire). Ils garantissent la continuité du débat public grâce à une information équitable, vérifiée et pluraliste. Pourtant, l’essor des communications de masse et, plus encore, l’explosion des réseaux sociaux ont révélé la double nature de ce pouvoir : s’ils peuvent favoriser l’engagement citoyen lorsqu’ils respectent une éthique déontologique, ils peuvent aussi devenir destructeurs lorsqu’ils échappent à toute régulation ou qu’ils tombent entre les mains de professionnels ou d’amateurs privilégiant le parti pris, le sensationnalisme ou la manipulation au détriment de la vérité. Cette démocratisation de la parole constitue une avancée, mais elle pose un défi majeur : comment maintenir l’équilibre, la véracité et la sécurité publique lorsque n’importe qui peut devenir un diffuseur d’information non soumis à la déontologie ?

Soft power de l’information

Face aux médias internationaux dits mainstream (CNN, BBC, RFI, DW), de nouveaux acteurs étatiques ou para-étatiques ont émergé dès les années 2000. Des chaînes comme RT (Russie), CGTN (Chine), TRT (Turquie), Al Jazeera (Qatar) ou Iran International ont investi la scène médiatique mondiale avec des moyens colossaux pour diffuser leur propre lecture des faits et promouvoir des voix alternatives. À une échelle plus modeste, institutions, entreprises, ONG et personnalités publiques ont tiré la même leçon : une communication maîtrisée et un travail de relations publiques soigné sont désormais indissociables de leur image, de leur légitimité et de leur réussite, qu’il s’agisse de pouvoir politique ou de performance commerciale.

La dématérialisation et la volatilité du pouvoir médiatique

Le média d’autrefois, institution lourde dotée de rédactions, imprimeries, studios et autorisations d’État, perd à la fois son audience et son monopole. Les chiffres sont clairs : les médias traditionnels, même lorsqu’ils ont migré en ligne, ne représentent plus qu’une portion minoritaire de l’écosystème informationnel. Aujourd’hui, le véritable pouvoir médiatique est devenu insaisissable et volatil. Une simple story Instagram ou un thread X peut toucher davantage de personnes en quelques heures que le journal de 20h en une semaine. Le statut de « média » ne dépend plus d’une autorisation ni d’un diplôme : il suffit d’accumuler des abonnés pour que l’algorithme vous propulse encore plus loin. Certaines plateformes proposent même de booster la visibilité des contenus contre paiement.

La frontière fragile entre information et manipulation

Toute personne équipée d’un smartphone devient de fait un média. Or, sa motivation n’est pas toujours d’informer de manière neutre. Elle cherche à exprimer une opinion, défendre une cause, monétiser son audience ou servir un agenda. Au Burundi comme ailleurs, les médias traditionnels ont renforcé leur présence en ligne, témoignant d’une réelle capacité d’adaptation. Mais cela ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Le véritable basculement réside dans l’explosion des médias citoyens et auto-régulés, dopés par la miniaturisation des outils de production (smartphones 4K, logiciels gratuits, diffusion instantanée) et par l’appétit du public pour des contenus rapides, émotionnels et alternatifs.

La fiabilité sacrifiée au profit du clickbait et de la vitesse

Face à ce Far West numérique, la réponse la plus réaliste repose sur une autorégulation collective fondée sur trois piliers complémentaires. D’abord, une éducation massive aux médias et un renforcement des capacités des acteurs médiatiques sont indispensables pour doter le public et les professionnels des outils critiques nécessaires. Ensuite, une sensibilisation accrue des internautes, qu’ils soient créateurs ou simples consommateurs de contenus, permet de promouvoir des pratiques responsables et de limiter la diffusion impulsive d’informations non vérifiées. Enfin, l’autonomisation durable des fact-checkers locaux apparaît cruciale pour renforcer la vérification indépendante des faits et offrir des contrepoids crédibles aux contenus trompeurs qui circulent dans les espaces numériques locaux.

L’épée à double tranchant de l’information numérique

La liberté d’expression et la diversification des sources, offertes par les réseaux sociaux, constituent un atout pour enrichir le débat public. Toutefois, cette ouverture est aussi une arme à double tranchant, particulièrement au Burundi : elle favorise la propagation de la désinformation et d’un large éventail d’abus numériques. Les discours de haine et les campagnes de dénigrement ciblant des personnalités publiques, souvent orchestrés par des comptes malveillants et anonymes, se multiplient. Les conséquences dépassent largement le cadre virtuel. Pour l’Abbé Dieudonné Niyibizi, philosophe et docteur en sciences de l’information et de la communication : « Cela entraîne des agressions physiques, des actes de violence ciblée, mais aussi une culture de la peur où les individus se sentent menacés en raison de leur identité ou de leurs croyances. » Dans une région marquée par une histoire douloureuse et des tensions persistantes, des publications irresponsables peuvent rapidement devenir des incitations à la violence communautaire.

De l’autorégulation à l’éducation aux médias

Dans certains pays où la volonté politique se traduit par des actions concrètes, la régulation numérique ne se limite plus aux médias traditionnels. Des dispositifs comme le Digital Services Act (DSA) européen visent désormais aussi les plateformes et les utilisateurs. Du cyberharcèlement à la diffusion de fausses informations, en passant par les discours de haine, ces mécanismes, souvent appuyés par l’intelligence artificielle, surveillent les contenus afin d’en limiter les dérives. Dans la région des Grands Lacs (Burundi, Rwanda, RDC, Ouganda, Tanzanie), ces approches montrent leurs limites. La désinformation et les messages de haine prospèrent, notamment parce qu’ils circulent sous des codes linguistiques locaux (kirundi, kinyarwanda, swahili, lingala), utilisant métaphores, allusions et sous-entendus ethniques que les algorithmes peinent à détecter ou contextualiser.

En Afrique subsaharienne, les organisations de vérification des faits telles qu’Africa Check, PesaCheck ou Balobaki Check voient leur impact limité par deux facteurs : une dépendance linguistique (français/anglais), et un manque crucial de ressources pour développer des outils adaptés aux contextes locaux. Face à ces limites, les pouvoirs publics tentent de légiférer, comme avec la loi burundaise contre la cybercriminalité (Loi n°1/10 de 2022), qui criminalise la propagation de fausses informations, ou la révision en cours de la Loi sur la Presse (initiée en 2021 et encore débattue en 2025), intégrant des dispositions sur les médias en ligne. Cependant, ces tentatives de contrôle, souvent mises en œuvre avec des ressources limitées et sans réelle coopération avec les grandes plateformes, risquent de glisser vers une forme de police orwellienne de la pensée, menaçant la liberté d’expression et renforçant le musellement médiatique.

 

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion