Huit ans après le retrait historique du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), le débat sur l’avenir de la justice internationale en Afrique reste vif. Entre accusations de partialité, quête de souveraineté judiciaire et appel à des solutions africaines, la CPI continue d’incarner, pour beaucoup, le symbole d’un ordre mondial à deux vitesses. Dans un contexte où certaines puissances occidentales semblent échapper à toute poursuite, les voix africaines réclament, de plus en plus, la création d’une justice africaine souveraine et crédible.
La CPI reste dans le collimateur de nombreux pays africains, qui la considèrent comme un instrument conçu par les anciens maîtres coloniaux pour perpétuer leur domination et continuer à piller les ressources du continent. Selon une opinion largement partagée, la Cour pratique le deux poids, deux mesures, puisque 70 % de ses affaires qu’elle traite concernent des ressortissants africains. C’est ce qu’a rappelé Maître Chris Darnaud Nsabimana, ce lundi 27 octobre 2025, lors d’une conférence-débat organisée par Afrique Média sur les retraits africains de la CPI. La date n’a pas été choisie au hasard : elle marque le huitième anniversaire du retrait du Burundi, premier pays à avoir quitté la Cour, le 27 octobre 2017. L’orateur du jour a soulevé une question essentielle : comment concilier l’indépendance nationale, ou la souveraineté, avec la justice internationale ? Pour rappel, c’est le Statut de Rome qui a institué la CPI, et comme l’a souligné Me Nsabimana, tout traité international fait partie du droit public international qui régit les relations entre États.
Un petit retour en arrière
Le gouvernement du Burundi a signé le Statut de Rome le 13 janvier 1999 et l’a ratifié le 21 septembre 2004, devenant ainsi le 95e État partie au traité. Dès lors, la CPI pouvait exercer sa compétence sur les crimes définis par le Statut commis sur le territoire burundais ou par ses ressortissants, à compter du 1er décembre 2004, date d’entrée en vigueur du texte pour le pays. Au cours des treize années suivantes, le Burundi a adopté (en 2009) une législation intégrant pleinement dans son code pénal les définitions de crime de guerre, crime contre l’humanité et génocide.
En pleine crise politique en 2015, le gouvernement burundais a entamé la procédure de retrait. Comme le stipule l’article 127 du Statut, il faut attendre une année avant que le retrait devienne effectif. Pionnier en la matière, le Burundi a ensuite été imité par l’Afrique du Sud, la Gambie et, plus récemment, par les pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger et Burkina Faso). Junior Wafo, d’Afrique Média, a souligné à ce sujet que « les Burundais vivant au pays ne se rendent pas compte du prestige que leur pays a acquis en quittant la CPI le premier ». Toutefois, un des journalistes présents dans la salle s’est interrogé sur le timing du retrait du Burundi de la CPI. Un de ses confrère a également posé une question qui nous paraît pertinente : « Qu’est-ce que le Burundi gagnait avant de quitter la CPI et qu’est-ce qu’il gagne après l’avoir quittée ? » Avant, il était considéré comme un bon élève en matière des droits de l’Homme et conformiste, selon le prisme des maîtres d’hier (les Occidentaux). Après, il n’a rien perdu du tout mais a plutôt gagné en terme de souveraineté, a rétorqué Me Nsabimana.
Un désaveu croissant de la CPI

D’autres pays pourraient suivre, car, selon Me Nsabimana, certains mécanismes internationaux servent avant tout les intérêts de ceux qui les ont instaurés. Il est sans doute temps, estime-t-il, d’en finir avec un leadership paternaliste de l’Occident. La CPI a, de fait, contribué à l’érosion de la confiance qu’avaient placée en elle les Africains, en pratiquant un deux poids, deux mesures flagrant. Qu’entend-on par-là ? Certes, l’incarcération de Charles Taylor, reconnu coupable des atrocités commises au Liberia et en Sierra Leone, pourrait sembler légitime. En revanche, d’autres affaires ont laissé sceptiques de nombreux Africains, notamment celles concernant Laurent Gbagbo (et son arrestation rocambolesque), Charles Blé Goudé, Jean-Pierre Bemba, pour ne citer qu’eux. Pendant ce temps, les responsables occidentaux de crimes graves restent intouchables. Les États-Unis, sous George Bush Jr, ont commis des atrocités en Irak, sans l’aval de l’ONU, faut-il encore le rappeler. Pourtant, aucun responsable américain n’a jamais été inquiété. Des crimes ont également été perpétrés au Kosovo, en Tchétchénie ou en Afghanistan, sans que leurs auteurs occidentaux ne soient traduits à la Haye. Certes, des dirigeants tels que Slobodan Milosevic ou Radovan Karadzic ont bien été jugés, mais c’était à une époque où leurs intérêts ne coïncidaient plus exactement avec ceux de l’Occident.
Difficile d’imaginer que l’israélien Benyamin Netanyahou, responsable de massacres des femmes et des enfants à Gaza, soit un jour arrêté, même si un mandat du parquet de la CPI a été émis contre lui. Quant à Vladimir Poutine, il se moquerait sans doute de la personne qui lui dirait de comparaître devant les juges de la Haye. Dès lors, une question se pose : pourquoi les Africains devraient-ils continuer à être les dindons de cette vaste farce ? Et pourquoi des puissances comme les États-Unis, la Chine, la Russie, etc., n’ont-elles jamais adhéré au Statut de Rome ?
Aux problèmes africains, des solutions africaines

Comment faire confiance à des juridictions nationales souvent corrompues, alors que ceux qui commettent les crimes les plus graves sont parfois ceux-là mêmes qui restent aux affaires ? A cela, Me Nsabimana rétorque avec un proverbe kirundi : « Nta wanka kwonka nyina ngo agwaye amahere » (On ne refuse pas de téter le sein de sa mère sous prétexte qu’elle est couverte de boutons). Au-delà de cette métaphore, l’idée est de mettre en place des mécanismes africains crédibles susceptibles de remplacer la CPI à l’échelle continentale. Avant la conférence, Junior Wafo déjà cité plus, qui causait à bâton rompu avec un journaliste de Yaga, a déclaré : « Il faut des juridictions fortes au niveau national, très fortes au niveau régional, et encore plus fortes au niveau continental. » Et Me Nsabimana d’ajouter : « La souveraineté ne doit pas devenir un bouclier qui protège les auteurs de crimes graves. »
L’introduction du speaker illustre parfaitement la réflexion que les Africains devraient approfondir avant de décider de se passer de la justice internationale : « Jusqu’où la souveraineté judiciaire africaine peut-elle aller sans compromettre les principes universels des droits humains et de la lutte contre l’impunité ? (…) Il faut aller au-delà des slogans et des émotions, analyser froidement, débattre lucidement et imaginer collectivement les contours d’une justice africaine souveraine, crédible et équitable. » À bon entendeur, salut.
