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Conflit en RDC : réseaux sociaux, crise identitaire et démons du passé

Et si la guerre à l’est de la RDC révélait des blessures qui n’ont jamais réellement cicatrisé ? À travers les réseaux sociaux, le conflit ravive des mémoires douloureuses, exacerbe les clivages identitaires et remet en lumière la fragilité du vivre-ensemble dans la région des Grands Lacs. Des experts mettent en garde contre les risques de répétition du passé et appellent à agir avant qu’il ne soit trop tard.

La crise qui secoue actuellement l’est de la RDC a réveillé de vieux démons dans les pays de la sous-région. Le repli identitaire semble avoir pris le dessus sur les efforts de réconciliation entrepris pour tourner la page des divisions ethniques qui ont longtemps endeuillé la région sans épargner le Burundi. Les traumatismes hérités des conflits cycliques qu’ont connus certains pays mettent à rude épreuve la consolidation des bases, déjà toujours fragiles, du vivre-ensemble. Des individus qui se considèrent, à tort ou à raison, comme les porte-voix de leurs communautés s’affrontent désormais à distance, principalement sur les réseaux sociaux.

À première vue, cette « guéguerre 2.0 » que se livrent sans relâche les internautes pourrait paraître anodine. Pourtant, ses conséquences sont bien réelles. Certains influenceurs ont été pris à partie, soit en raison de leur appartenance ethnique ou de leur nationalité ou celle des parents, soit pour les opinions qu’ils expriment. D’autres sont devenus la cible de messages de haine.

Si loin, si proche…

Eric Ndayisaba, professeur d’universités, apporte une explication : « La crise à l’Est de la RDC pousse les gens à s’aligner en fonction de leur identité ethnique. Les guerres et les crises sociopolitiques dans la région des Grands Lacs ont toujours eu une forte dimension régionale et transnationale. Elles interpellent ainsi de nombreux acteurs politiques de la région. La mémoire, ou plutôt les souvenirs de ces crises, demeure très vivace. » La question ethnique reste extrêmement sensible. Elle demeure un sujet tabou qui n’a jamais bénéficié d’un véritable espace de dialogue. Lorsqu’elle est abordée, elle ravive inévitablement des blessures.

La mémoire du passé ressurgit dans le présent. Selon le Pr Eric, cette dynamique est aujourd’hui amplifiée par les réseaux sociaux. Il ne faut donc pas s’étonner de la facilité avec laquelle les internautes s’écharpent en ligne. Selon lui, Internet a profondément modifié les modes d’expression. Chacun peut désormais diffuser instantanément ses opinions à un très large public, sans véritable filtre ni contrôle. Cette facilité favorise des raccourcis qui servent parfois à légitimer des discours extrêmes. Le phénomène devient encore plus préoccupant avec la prolifération des comptes anonymes, dont les auteurs n’assument pas la responsabilité de leurs propos.

Nous ne sommes pas à l’abri d’une répétition

En matière de mémoire collective et de transmission des traumatismes hérités du passé, le risque de dérapage demeure permanent. Jean-Paul Nizigiyimana, chercheur en justice transitionnelle à la Geneva Academy of International Humanitarian Law and Human Rights, apporte quelques éléments d’analyse. « Les mémoires ethniques instrumentalisées aujourd’hui sont bien plus anciennes que la plupart des jeunes utilisateurs des réseaux sociaux qui les relaient. Si le conflit qui les ravive se déroule au-delà de nos frontières, il est pourtant ressenti chez nous à travers les réseaux sociaux, puis relayé dans d’autres canaux informels de socialisation jusque dans les communautés. Cela révèle un risque réel de répétition des tragédies du passé. »

Non à la ‘‘colonialité identitaire’’

La guerre à l’Est de la RDC montre que les mémoires blessées par les conflits ethniques demeurent une réalité préoccupante. Les réseaux sociaux alimentent aujourd’hui des émotions identitaires qui pourraient, si rien n’est fait, ralentir le processus de réconciliation nationale, avertit Jean-Paul Nizigiyimana. Il relève également un phénomène relativement nouveau : les prises de position de certaines communautés congolaises en faveur des Tutsi ou des Hutu. À terme, cette polarisation pourrait engendrer une nouvelle mémoire collective qui viendra s’ajouter aux blessures déjà présentes dans la conscience congolaise.

Le chercheur précise toutefois que, selon la définition scientifique de l’ethnie, les Hutu et les Tutsi ne devraient pas être considérés comme des ethnies au sens strict. Il s’agit, selon lui, d’une construction héritée de la période coloniale qui, au fil des conflits dans la sous-région, a fini par être perçue comme une réalité. « C’est regrettable que nous continuions à reproduire cette « colonialité identitaire » entre Burundais, Congolais et Rwandais. Le principal défi reste le fait que ces mémoires ethniques soient devenues d’importantes ressources politiques. », déplore-t-il.

Tout n’est pas perdu

Le Pr Eric  n’est pas du pessimiste, malgré tout : « Dans un espace de confrontation comme celui de la RDC, l’ethnie est une corde sensible qu’il est très facile de faire vibrer dans toute la sous-région. Cela montre que nos sociétés restent profondément marquées par les traumatismes du passé. Ceux-ci sont constamment réactivés par l’actualité. Il suffit d’une crise pour raviver les tensions. Mais il n’est pas trop tard pour déconstruire ces mécanismes. » Mais comment y parvenir dans un contexte où les réseaux sociaux amplifient les tensions ?

Jean-Paul Nizigiyimana préconise d’abord des actions à court terme. « Il faut empêcher que les extrémistes, les personnes porteuses de mémoires blessées et leurs relais monopolisent le récit de cette guerre sur les réseaux sociaux et dans les autres circuits de diffusion. La guerre à l’Est de la RDC n’est pas un match où chacun peut publier des messages ou des vidéos dans le seul but de gagner des vues. Derrière ce conflit, il y a des vies humaines qui sont perdues chaque jour, sans considération d’appartenance ethnique. » Selon lui, les autorités du Burundi, de la RDC et du Rwanda devraient renforcer la surveillance des discours de haine circulant sur les réseaux sociaux, identifier les auteurs de ces messages ainsi que les réseaux qui les propagent, puis prendre les mesures appropriées afin d’endiguer ce phénomène.

Parallèlement, des campagnes de sensibilisation, sous forme de messages écrits ou de vidéos, devraient promouvoir la cohésion sociale et les valeurs de l’Ubuntu afin d’offrir un contre-discours aux messages de haine. Les jeunes devraient également bénéficier d’une meilleure connaissance de l’histoire des constructions identitaires afin de développer un regard critique face aux discours extrémistes.

À plus long terme, le chercheur estime que la guérison des mémoires demeure la seule voie vers une véritable cohésion nationale. « Cela passe nécessairement par un dialogue sincère sur le passé afin de permettre aux nouvelles générations de comprendre les origines des divisions ethniques. La recherche de la vérité nous obligera également à ériger des lieux de mémoire inclusifs, qui serviront d’espaces d’apprentissage et de transmission du passé douloureux, afin de méditer les erreurs commises et de faire du « Plus jamais ça » une véritable réalité. », conclut-il.

 

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