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Une simple visite et le vieux démon : histoire d’Anny Nice

À Bujumbura, une visite d’amitié a tourné au cauchemar pour une jeune fille et pour raisons de son appartenance ethnique. Anny Nice* s’est vu refuser l’entrée par les agents de sécurité au domicile de son amie, se retrouvant plutôt au coeur d’une mésaventure humiliante. Récit tonitruant.

La présente histoire raconte d’évènements réels. La victime a accepté que nous la partageons, à condition de garantir son anonymat. Nous allons l’appeller Anny Nice*. La mésaventure se passe en 2022, dans un des quartiers périphériques, au sud de la ville Bujumbura.

Anny Nice est une adolescente née à Bujumbura et qui a grandi dans la ferveur insouciante des amitiés scolaires. Parmi elles, Jolie Irangabiye*, fille de M. Floribert*, un monsieur qui s’en sort bien et bien respecté par ses pairs. Rat de bibliothèque assumée, Jolie aime souvent lâcher : “Les amies, je vous aime toutes bien ; malheureusement, ma relation avec certaines d’entre vous ne pourra se limiter qu’au cadre scolaire ou à quelques activités extrascolaires, comme celles organisées à l’IFB.” Sa camaradérie, inconsciente des raisons derrière cette déclaration, ne soucie jamais de la porté de ce que leur dit l’une d’entre elles. Jusqu’au jour où cette parole prend vie.

Un jour, prise de curiosité, Anny s’approche de Jolie et lui demande ce qu’elle veut dire par là.

– “Ce n’est pas la première fois que tu nous lâche cette blague. Que veux-tu dire par là ?” ; lance Anny.
“Non ! Non ! Je blague pas. C’est plutôt vous qui ne me prenez pas jamais au sérieux” ; réplique Jolie.
– “Et pouquoi, alors ? On n’est pas amies à ce point ?” ; demande Anny, choquée, curieuse.
“Je vous ai toujours dit que je vous aimes toutes bien, non ? Mais, Anny, tu vois les trucs des papas ? Je te dis que mon père n’accepterait jamais que je te fréquente, toi. Surtout pas te ramener chez nous. Les trucs d’ethnies ; j’y pige que dale, mais bizarrement, toi et moi sommes différentes, semble-t-il” ; révèle innocemment Jolie.

Dans sa tête cartésienne, Anny n’accorde aucune importance à cette révélation, qu’elle juge triviale. Elle est persuadée que de telles discriminations appartiennent à une époque lointaine. Elle affirme qu’elle ne comprenait pas comment on pourrait différencier l’ethnie de ses camarades, trouvant que plutôt, elles se ressemblaient et s’entendaient à merveille. Si seulement cette innocence pouvait rester inhébranlée.

La mésaventure

Il aura suffit qu’un jour, Jolie tombe malade. Spontanément, ses camarades de classe organisent une visite de soutien moral et envoient une délégation. Anny, très proche d’elle, prend naturellement la tête de cette « sororité expéditive ». Vers 15 heures, le groupe débarque devant le portail de chez Jolie, une demeure cossue d’un quartier chic de Bujumbura.

Surprise ! Anny se souvient qu’elle n’a pas encore retiré, sur son compte Lumicash, le reste des contributions déposées par les autres camarades de classe. L’agent de sécurité qui a ouvert le portail pour laisser entrer la petite file indienne l’a laissé ouvert, le temps d’attendre le retour d’Anny.

À son retour, Anny franchit, sans problème, le portail et arrive devant la porte de la maison principale. Soudain, une voix retentit : « Qui es-tu ? Quand et comment es-tu entrée ici ? Qui t’a laissée entrer ? Que cherches-tu ? »

Confuse et surprise, Anny balbutie : « Je suis avec les autres filles, nous sommes venues voir Jolie. » L’interpellation venait d’un autre agent de sécurité qui gardait l’intérieur de la parcelle.

Le premier agent rejoint son collègue. Les deux échangent avec la visiteure des propos peu ordinaires qui attirent l’attention des autres filles. Celles-ci sortent, accompagnées de Jolie titubante, pour voir ce qui se passe.

C’est alors que l’un des agents, le regard fixé sur Jolie et le doigt pointé vers Anny, lâche d’un air grave : « Ne sais-tu pas que ton père ne tolèrera pas ça ? » Un climat de stupeur s’installe, tout le monde est bouche bé. Nul n’est sûr de comment va réagir Papa Jolie, quand il va trouver “l’interdit” dans sa maison.

L’un des agents de sécurité signale qu’il est l’heure habituelle d’arrivée du “Boss”. Et de retorquer : “Gars, imaginez qu’il me voit ouvrir le portail et qu’il la croise à la soirtie. Trouvez comment la sortir d’ici ou la cacher je ne sais où. Sinon, moi je ne prends pas ce risque.”

Anny revit encore son choc, quand elle raconte qu’elle a illico presto été escorté vers l’arrière de la maison par ces gardes qui lui feront quitter la parcelle par une sortie pas réservée aux humains.

Outres générations, outres blessures

Selon la sociologue Christella-Mariza Kwizera, les effets de la matrice coloniale, comme une des causes des crises socio-historiques africaines aux séquelles psychologiques conséquentes, sont négligés.Y compris au sein d’une société qui aime à se penser réconciliée avec sa nouvelle génération. Selon l’enseignante- chercheure, le non-traitement des traumatismes post-coloniales à l’issue des indépendances a eu pour conséquence, les crises successives, dès les années 70. Elle rappelle, en outre, que la politique coloniale, dans son processus de racialisation a contribué aux hiérarchisations identitaires, lesquelles aboutissent à des distorsions ethniques,  dans le cas burundais.

Dr Kwizera appelle ses collègues psychologues à développer des thérapies collectives et familiales, afin de permettre aux victimes d’extérioriser leur douleur, qu’elle soit transgénérationnelle, intergénérationnelle ou individuelle. L’art, selon elle, peut devenir un outil puissant pour libérer ces souffrances du fait de sa capacité à désamorcer les tensions, de manière ludique, littéraire, musicale, théâtrale, etc.

Elle met en lumière la nécessité d’une lecture contextuelle des comportements jugés « incompréhensibles », invitant à dépasser la critique pour analyser « l’histoire derrière » chaque individu marqué par la guerre. Elle rappelle que les enfants nés dans ces contextes grandissent avec des parents eux-mêmes marqués par la violence. « Imaginez un enfant né pendant ces périodes de guerre, ou des survivants : quel père, quelle mère sont-ils devenus ? C’est là que l’on touche à la dimension génétique. Le traumatisme finira par être expérimenté, même de façon latente. »

Quant aux historiens, il y a lieu de développer des recherches basées sur les évidences pour pallier les éventuelles incohérences familiales. À des fins de construction mémorielle.

Vers une mémoire réparatrice

La première enquête nationale sur la santé mentale, validée par le ministère de la Santé publique du Burundi à travers le Programme national de lutte contre les maladies chroniques non transmissibles, révèle que 23,8 % de la population présente une détresse psychologique. Ces blessures se transmettent aux jeunes par les récits familiaux, les comportements autoritaires et les émotions non traitées. Le dialogue entre générations reste rare, remplacé par une méfiance silencieuse.

L’infortune qu’a subi Anny n’est pas isolée, selon la sociologue. Elle traduit le martyre d’une jeunesse qui, selon son époque, porte le poids d’histoires qu’elle n’a pas vécues, mais aussi l’espoir fragile d’une réconciliation. Elle révèle l’urgence de bâtir une mémoire réparatrice, où les cicatrices deviendraient des leçons, pour que la jeunesse burundaise puisse enfin porter l’espérance d’une coexistence pacifique et d’une meilleure cohésion sociale.

* : nom d’emprunt pour protéger l’anonymat du témoignage

 

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