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Guérir les blessures du passé pour une paix durable

Partout où la guerre a sévi, les périodes post-conflit n’ont jamais été faciles à gérer. Le Burundi n’échappe malheureusement pas à la règle. Ces sociétés peuvent avoir des citoyens et classes dirigeantes traînant encore des séquelles physiques et morales du passé, susceptibles d’influencer leur manière de gouverner et ainsi fragiliser la cohésion sociale. Face à ce constat, la mise en place d’un cadre national de gestion des traumatismes apparaît comme une nécessité urgente afin d’accompagner les responsables et de consolider l’unité nationale.  Analyse.

Au Burundi, les traumatismes hérités de la guerre civile et des crises politiques successives (1962-2015) ne se sont toujours pas complètement refermés, et peuvent affecter la société dans beaucoup de ses secteurs. Dans les collines comme dans les villes, les autorités locales dans leurs activités quotidiennes, n’excluent pas des cas où ils sont confrontés aux tensions liées aux mémoires intergénérationnelles.

« Parfois, lors de la résolution des différends, une partie refuse de s’asseoir pour discuter. Elle peut affirmer que sa famille n’a jamais eu affaire avec telle autre. Dans ces conditions, il devient difficile d’exercer son rôle de médiateur » ; témoigne N.F., un administrateur ayant participé à une formation sur la santé mentale et le soutien psychosocial (SMSPS) organisée récemment à l’endroit des administratifs locaux issus de la province Bujumbura.

Cette situation peut être exacerbée par une situation économique précaire qui peut être tenue comme le leitmotiv prétextant constamment les crises du passé pour justifier l’un ou l’autre désaccord et ainsi courir le risque de raviver les cicatrices du passé.

Le besoin criant des instances de suivi psychologique sur tous les aspects de la société

Pour la psychologue Raissa, des citoyens peuvent manifester un mal-être psychologique à travers des symptômes tels que les reviviscences des événements traumatiques, les comportements d’évitement ou encore l’hypervigilance.

Concrètement, l’experte explique que : « À titre d’exemple, les survivants de 1972 et de 1993 présentent souvent des traumatismes liés aux massacres, aux pertes des proches, aux déplacements forcés et à la peur permanente. Beaucoup souffrent encore de deuils non résolus, de cauchemars, d’hyper vigilance, d’anxiété chronique et d’un sentiment persistant d’insécurité. De ce point, on peut avoir 3 générations. La première est faite par les victimes directes des événements. Ils ont le traumatisme primaire. La deuxième génération est faite des victimes indirectes (les enfants des parents victimes) et leur trauma est secondaire. La troisième génération souffre de traumatismes transgénérationnels. On y trouve dans cette sphère les petits enfants des parents victimes. »

Pour un dirigeant issu d’une société profondément marquée par ces crises cycliques, ne pas être affecté par ces séquelles s’avère très difficile. La sérénité mentale nécessaire à l’accomplissement de ses responsabilités devient particulièrement importante. D’où un bon cadre d’accompagnement psychosocial doit être une priorité dans les plans de développement national.

La consultation d’un psy, ce tabou

Les préjugés culturels constituent un frein au recours aux soins psychologiques. L’expression « Ivyo ni ivy’abazungu » (C’est réservé aux Blancs) est parfois lancée lorsqu’on tente de convaincre un Burundais de consulter un psychologue. Pour la psychologue Raïssa qui fustige une mentalité burundaise qui associe la consultation psychologique à la folie ou à la faiblesse : « Consulter un psychologue devrait être perçu comme consulter un médecin lorsqu’on souffre d’une maladie somatique. »

La santé mentale des communautés et de ceux qui les gèrent devient un enjeu majeur pour la cohésion sociale et la stabilité du pays. « Une société qui guérit ses blessures construit un avenir plus solide que celle qui les cache. Une bonne santé mentale fournit les bases nécessaires à la reconstruction des relations et de la confiance, indispensables aux approches participatives et inclusives en faveur de la paix et du développement » ; précise le psychologue Niyibigira Alexis.

Soutien mental et psychosocial post-conflit

Dans une société qui sort à peine d’une guerre civile, l’intégration de la santé mentale, du bien-être et du soutien psychosocial (SMSPS) est primordiale. Le Protocole I de l’Accord d’Arusha, au chapitre I, article 10, prévoit une prise en charge des personnes traumatisées. Par ailleurs, les articles 17 et 18 du chapitre IV du même protocole soulignent l’importance de l’accompagnement psychologique. Grâce à l’Accord d’Arusha, un cadre fondamental de justice transitionnelle et de réconciliation a été instauré. Afin de traiter les traumatismes du passé, deux piliers ont été créés : la Commission vérité et réconciliation (CVR) et la Commission d’enquête judiciaire internationale.

Dans cette même optique de panser les plaies des conflits, le Centre d’accompagnement psychosocial Saint François d’Assise (ALUMA) ainsi que le Centre neuropsychiatrique de Kamenge (CNPK) continuent d’accueillir les personnes en détresse. Comme l’explique encore le psychologue Niyibigira Alexis : « Les réparations ne consistent pas uniquement en des compensations financières, matérielles ou symboliques. Elles visent également à reconnaître les souffrances et les blessures psychologiques des victimes. »

Une vérité demeure : les blessures du passé restent souvent invisibles à l’œil nu. Pourtant, elles laissent des traces profondes. Lorsqu’elles ne sont pas prises en charge, elles affectent non seulement l’individu, mais aussi, par ricochet, l’ensemble de la communauté. Pour le psychologue, « la prise en charge de ces traumatismes ne doit pas être mise à l’écart du processus de justice transitionnelle, car elle entretient des liens étroits avec la réconciliation et la garantie de non-répétition. Elle constitue, par conséquent, un facteur essentiel de paix durable. »

D’autres cieux à titre d’exemple

Historiquement, peu de pays africains se sont intéressés à la santé mentale dans les contextes post-conflit. L’Afrique du Sud figure parmi les rares exemples. En 1995, pour aider à faire face aux crimes commis sous l’apartheid, le président Nelson Mandela a autorisé la création de la Truth and Reconciliation Commission (TRC), présidée par l’archevêque Desmond Tutu. En 2026, l’Afrique du Sud continue néanmoins de faire face à des tensions xénophobes. Des programmes d’aide aux employés et aux fonctionnaires de l’État (EAP) existent afin de renforcer la cohésion sociale. Les citoyens en détresse peuvent notamment contacter la ligne d’urgence du South African Police Service (SAPS), dédiée aux traumatismes, ou encore la ligne d’écoute psychologique accessible 24 heures sur 24 mise en place par Cipla. En Sierra Leone, le gouvernement actuel, sous l’impulsion du vice-président Juldeh Jalloh, reconnaît aujourd’hui le traumatisme comme un problème majeur nécessitant la mise en œuvre de politiques de santé mentale adaptées afin de faire face à cet héritage.

Selon l’OMS, entre 2020 et 2025, seuls 11 des 47 pays de la région africaine ont intégré la santé mentale et le soutien psychosocial dans leurs plans nationaux de préparation aux catastrophes et de réduction des risques. L’organisation souligne également que la région ne compte en moyenne que 0,1 psychiatre pour 100 000 habitants et que seuls dix pays disposent de lignes budgétaires spécifiquement consacrées à la santé mentale. L’OMS préconise d’intégrer le bien-être psychosocial dans les soins de santé primaires afin de garantir un accès plus rapide et plus équitable aux soins pour l’ensemble des communautés. Le Dr Mohamed Janabi, directeur régional de l’OMS, affirme quant à lui : « Nous nous engageons à soutenir les pays dans la mise en place de systèmes qui protègent le bien-être mental et ne laissent personne de côté. »

L’horizon 40-60, seulement en bonne forme mentale

La Vision du Burundi, qui ambitionne de faire du pays une nation émergente en 2040 et développée en 2060, devrait pleinement prendre en considération le rôle de la gestion des traumatismes dans la réalisation de ces objectifs. Pour appuyer le gouvernement, les donateurs du Burundi devraient mettre à disposition des ressources destinées au financement d’interventions de santé mentale et de soutien psychosocial communautaire à long terme, dont l’efficacité a déjà été démontrée dans les programmes de consolidation de la paix.

Toute personne, surtout ceux investies de grandes responsabilités, devrait bénéficier d’un bon équilibre psychologique afin de contribuer efficacement à la cohésion sociale. Et, pour reprendre les mots de Rawya Rageh, conseillère auprès d’Amnesty International pour les situations de crise : « La santé mentale n’est pas un luxe, c’est un droit fondamental. »

 

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