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La Communauté d’Afrique de l’Est peut-elle encore être sauvée ?

La Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) traverse une zone de turbulences. Ce projet d’union né des rêves panafricanistes des années 1960 peine à trouver un second souffle. Entre rivalités politiques, crises sécuritaires et désastres climatiques, la région doit affronter un défi existentiel : comment préserver la cohésion d’un espace qui pourrait pourtant devenir l’un des pôles les plus puissants du continent africain ?

C’est l’un de ces conflits que les médias aiment qualifier de guerres oubliées. Un matin d’avril 1979, à Kampala, capitale de l’Ouganda, les troupes tanzaniennes marchaient aux côtés des ennemis d’Idi Amin Dada (à l’exception notable de Milton Obote). Cet épisode marquera l’histoire : c’était la première fois, dans l’Afrique post-coloniale, qu’un pays en envahissait un autre et prenait sa capitale.

On devrait faire un film sur la bataille de Kampala. Tout y est : des personnages, des passions et des retournements dignes d’un long métrage d’Oliver Stone. Julius Nyerere détestait Idi Amin Dada, et c’était réciproque. À l’époque, le dictateur ougandais pouvait compter sur le soutien solide de Mouammar Kadhafi. Le conflit éclate après une prétendue mutinerie de soldats ougandais réfugiés en Tanzanie. Amin saisit alors le prétexte pour envahir le nord du pays et annexer la région de Kagera. Nyerere, déterminé à mettre fin à cette provocation, repousse l’invasion, fédère les ennemis d’Amin et finit par capturer Kampala. Kadhafi avait bien tenté d’empêcher cette coalition, mais Nyerere ne céda pas. Interrogé à ce sujet, il déclara que l’implication du dirigeant libyen ne changeait en rien la position de la Tanzanie vis-à-vis d’Amin. 

Le plus grand rêve de Mwalimu Nyerere

On peut affirmer sans exagération que Julius Nyerere fut l’une des figures les plus marquantes de l’Afrique de l’Est au XXe siècle. Il ne se contentait pas de rêver d’une fédération est-africaine, qui devait être aujourd’hui une puissance mondiale, il s’y consacrait corps et âme.

« Mwalimu », qui signifie enseignant en swahili, était un intellectuel accompli, diplômé de Cambridge. Il traduisit Jules César et Le Marchand de Venise de Shakespeare en swahili, convaincu que ces œuvres pouvaient transformer les esprits. Shakespeare, selon lui, ouvrait la voie à la compréhension de notions complexes comme le pouvoir, le devoir et le sacrifice. Une influence durable : la Tanzanie reste à ce jour l’un des rares pays africains à n’avoir jamais connu de guerre civile depuis son indépendance. Mais le destin est parfois ironique. La bataille de Kampala, en mettant fin au régime d’Amin, a aussi ouvert la voie à de nouveaux hommes forts : sans cette guerre, il n’y aurait peut-être pas eu Museveni… ni Kagame.

Bien sûr, l’histoire n’est jamais aussi simple. Pourtant, la simplification aide à en saisir le sens profond.

Nyerere, cofondateur de l’Union africaine, était un homme d’idées. Mais les idées, seules, ne gagnent pas les batailles. Il savait que les peuples survivent grâce aux balles, au sang et aux larmes. Il était donc aussi un homme d’action. Sans lui, le Burundi aurait peut-être connu une guerre civile interminable. Il tenta même d’éviter celle du Rwanda avant qu’elle n’éclate. Mais Nyerere restait un être humain, avec ses limites. Il a sauvé la Tanzanie, sans réussir à sauver le rêve de la Fédération de l’Afrique de l’Est. Il nous reste la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Pour combien de temps encore ?

Pourquoi faut-il sauver l’EAC ?

Depuis le début des années 2020, l’Afrique de l’Est fait face à des inondations, des cyclones et des pluies diluviennes qui frappent aussi bien la Somalie et l’Éthiopie que la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi. En 2024, le Center for Disaster Philanthropy notait que « les cyclones atteignent rarement cette région, mais à deux reprises en un mois, des cyclones record venus de l’océan Indien ont touché l’Afrique de l’Est. Ces inondations, survenant après des années de sécheresse, ont aggravé les déplacements de population, l’insécurité alimentaire, les épidémies et la destruction des infrastructures ».

Comme le rappelle l’un des rapports de l’EAC sur le climat : « Les effets du changement climatique représentent une menace majeure pour le développement socio-économique de la région, avec des conséquences visibles : insécurité alimentaire et énergétique, dégradation des terres, perte de biodiversité, baisse des revenus touristiques, montée des eaux, raréfaction de l’eau, conflits liés aux ressources naturelles, et destructions massives d’infrastructures. »

Les dirigeants de la région sont conscients de ces dangers. Mais font-ils commune pour les combattre ? Sont-ils assez unis face à un ennemi commun ? Si ce n’est pas le cas, le changement climatique est là pour leur rappeler la nécessité de travailler ensemble, l’union faisant la force. Voilà pourquoi il faut sauver la cohésion et l’unité de ‘’jumuiya yetu’’, « notre communauté ».

Tout n’est pas perdu

Certes, la guerre se poursuit à l’Est de la RDC. Mais la Somalie a décidé d’introduire le swahili dans son système éducatif. Certes, le Burundi peine encore sur le plan économique. Mais un chemin de fer est en construction avec la Tanzanie. Des progrès existent, mais ils sont éclipsés par le sang et les larmes d’Ituri et de Bunagana. La vraie question n’est donc pas : « Quel avenir pour l’EAC ? » Mais plutôt : « Comment gérer le présent avec ses soubresauts ? »

Imaginons que l’EAC soit aujourd’hui une communauté vivant en harmonie, où la cohésion n’est plus à interroger. Elle disposerait de certaines des plus grandes réserves d’eau douce du monde (lacs Tanganyika, Victoria, etc.), couvrirait plus de 5 millions de km² et compterait parmi les populations les plus jeunes de la planète. Elle s’étendrait jusqu’aux cités côtières de l’océan Indien, Mogadiscio, Mombasa, Dar es Salaam, tournées vers l’un des plus grands marchés du monde : l’Asie du Sud-Est.

Mais pour cela, il faudra se faire violence et accepter de faire compromis en termes de souveraineté. Les Tanzaniens devront s’asseoir à la même table que les Kényans. Les Burundais devront dialoguer avec les Rwandais. Les Sud-Soudanais devront composer avec Ougandais. Dans des sociétés où l’identité nationale est profondément enracinée, la tâche semble presque impossible. Presque, car avec la volonté, peu de choses sont impossibles pour l’homme.  

La coopération vaut toujours mieux que la guerre. Nyerere disait, ou du moins on lui attribue ces propos en swahili : “Vita haina macho” (la guerre n’a pas d’yeux).

 

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