Malgré un potentiel considérable et l’adoption d’une nouvelle stratégie nationale, le commerce électronique au Burundi reste freiné par des infrastructures numériques limitées, des systèmes de paiement peu fiables, un cadre légal lacunaire et une faible coordination entre les acteurs. Alors que le gouvernement ambitionne de faire de l’économie numérique un moteur de croissance d’ici 2030, de profonds investissements et réformes restent indispensables pour structurer un écosystème e-commerce fiable, sécurisé et compétitif.
Le gouvernement ambitionne de faire de l’économie numérique un levier majeur de croissance d’ici 2030. « Le commerce électronique ouvre de nouvelles opportunités pour les entreprises, y compris les PME. C’est un levier incontournable de croissance, d’intégration régionale et internationale. Il va améliorer la compétitivité des entreprises locales et diversifier les échanges », souligne Mme Christine Niragira, secrétaire permanente au ministère des Ressources minières, énergétiques, de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme.
Pour atteindre cet objectif, un projet de création d’un écosystème numérique inclusif et dynamique est en cours. Celui-ci vise à offrir aux acteurs économiques un accès équitable aux marchés locaux et internationaux. Parallèlement, un guide opérationnel et une stratégie nationale de développement du commerce électronique viennent d’être validés le 28 novembre 2025. « Ce sont des outils stratégiques pour accélérer la transition numérique du pays », assure Mme Niragira.
L’e-commerce, un levier stratégique pour la croissance
Le commerce électronique joue un rôle central dans l’intégration économique. « Pour notre pays, il représente un levier stratégique pour mobiliser des devises, améliorer la collecte des recettes et accélérer la modernisation de l’économie », a déclaré Dr Samuel Muhizi, Directeur général de l’ARCT. Au Burundi, les projections indiquent que le chiffre d’affaires du commerce électronique atteindra 81,17 millions de dollars cette année. Avec une croissance moyenne de 14 % par an, le volume des transactions pourrait s’élever à 153,76 millions de dollars en 2030. L’e-commerce permet même aux petites entreprises de vendre et d’acheter des biens et services à l’échelle mondiale. « Dans un pays où l’économie informelle prédomine et où le tissu industriel est faible, le commerce électronique constitue une opportunité unique pour s’intégrer pleinement dans le commerce international », précise la stratégie nationale 2025-2030.
Intégration économique : la porte vers l’international
Le commerce électronique dépasse les frontières nationales et ouvre des niches pour les produits locaux. La diaspora burundaise commande de plus en plus de produits artisanaux (corbeilles, paniers, bracelets, colliers, sculptures), ainsi que du café, du thé et divers produits manufacturés. Cependant, les procédures douanières opaques, notamment l’absence de publication d’un tarif officiel, et le manque de systèmes de paiement fiables découragent les multinationales comme Alibaba ou Amazon. « Cela les pousse à ignorer le marché burundais », déplore un expert en logistique. Il plaide pour une clarification de la politique tarifaire afin d’éviter les confusions entre effets personnels et biens commerciaux.
Une opportunité profitable pour les produits locaux
Sur le terrain, l’absence d’un système de paiement harmonisé freine fortement le commerce en ligne. Les opérateurs dénoncent les procédures administratives longues pour obtenir les codes API, indispensables pour connecter les plateformes aux passerelles de paiement. De plus, les coûts de transaction sont si élevés que de nombreux consommateurs préfèrent encore les achats physiques. « Une réduction des commissions à moins de 1 % permettrait aux fournisseurs de gagner en volume grâce à l’augmentation des transactions », estime Jean Claude Gatete, Directeur général d’Afriregister, une société qui développe les applications Web et fournit des services d’hébergement. La culture numérique constitue également une barrière majeure : réticence au changement, faible confiance dans les transactions en ligne, manque de sensibilisation. « Comme la plupart des plateformes sont développées par des jeunes, certains pensent qu’ils s’amusent à créer des applications, alors qu’il s’agit d’un tournant majeur pour les affaires », déplore M. Gatete.
Infrastructures et paiement : le talon d’Achille
La multiplication des boutiques virtuelles transforme progressivement le paysage numérique burundais. Toutefois, la majorité des sites marchands ne répondent pas aux normes de sécurité et de protection des données. Le cadre légal reste incomplet et le faible taux d’adressage complique la logistique. Les acteurs dénoncent aussi l’absence d’interfaçage entre l’autorité fiscale, les plateformes e-commerce, les fournisseurs de paiement et les sociétés de livraison. D’où la nécessité de mettre en place un écosystème national cohérent, coordonné et durable. Le commerce électronique est également freiné par le manque d’infrastructures numériques (internet, électricité, data centers). Malgré plus de 5 500 km de fibre optique, le débit reste faible. La 2G couvre 92 % du territoire, tandis que la 4G ne couvre que 15 %. Les coûts d’accès à Internet et aux appareils numériques accentuent la fracture entre zones urbaines et rurales et limitent l’accès aux terminaux.
Un écosystème numérique en phase de développement
Le guide pratique de l’écosystème du commerce électronique clarifie les rôles des acteurs, renforce la coordination institutionnelle et facilite l’interfaçage entre les différents intervenants. Il fournit des directives pour un commerce sécurisé, depuis le fonctionnement des plateformes jusqu’à la certification des produits et les mécanismes d’arbitrage. Pour rendre le commerce en ligne opérationnel, les sites marchands doivent être connectés aux fournisseurs de paiement et aux sociétés logistiques. Les opérateurs sont tenus de respecter les normes de sécurité et d’assurer la traçabilité des transactions. « Les détenteurs de sites et les cyberacheteurs doivent ouvrir des comptes bancaires locaux. Les paiements doivent transiter par un compte fiduciaire jusqu’à la livraison de la marchandise », explique Ferdinand Matendo, président de la CSTIC (Chambre Sectorielle des Technologies de l’Information et de Communication).
Écosystème numérique en chantier
La nouvelle stratégie du commerce électronique dresse les principales étapes et les actions à mener pour transformer le Burundi en une économie numérique prospère. « Elle vise à mettre en place un environnement favorable au développement du commerce électronique, harmoniser les cadres juridiques et techniques avec les standards régionaux et internationaux. Elle vise également à sécuriser les transactions et à renforcer la confiance numérique » fait savoir Mme Niragira. Le document place l’amélioration des infrastructures physiques, en particulier les routes et l’électricité en priorité absolue pour développer le commerce électronique. « Un approvisionnement en électricité stable est indispensable pour le bon fonctionnement des serveurs, des ordinateurs et des équipements utilisés pour gérer les activités de l’e-commerce », soulignent les auteurs de ladite stratégie. Le cadre légal et réglementaire de e-commerce nécessite des améliorations pour protéger les consommateurs, garantir la sécurité des transactions et à assurer une meilleure coordination entre les acteurs du marché. Ainsi, le document propose l’élaboration de nouveaux textes de lois sur la cybersécurité, les transactions électroniques, la protection des données personnelles. Pour faciliter l’accès aux terminaux, la nouvelle stratégie propose l’exonération des droits de douane aux importateurs des terminaux (ordinateurs, tablettes et téléphones mobiles) et une politique de subvention de ces terminaux en faveur des groupes marginalisés notamment la population de faibles revenus.
L’interopérabilité, un impératif
Le marché virtuel exige un écosystème interdépendant, avec interopérabilité et partage de données en temps réel. « Sans connexion à un système de paiement opérationnel, un client ne peut pas régler sa facture. Et sans chaîne logistique structurée, la marchandise n’arrive jamais », illustre Matendo. Actuellement, les commissions des services financiers couvrent surtout le transfert d’argent, mais peu le paiement électronique de biens et services. Le guide recommande une commission de 1 à 3 %. Les sociétés de livraison doivent aussi intégrer des outils de tracking pour permettre aux clients de suivre leurs colis. En somme, le commerce en ligne nécessite la digitalisation complète du secteur financier, l’implémentation d’un système de paiement instantané et l’intégration des services de livraison.
