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Adulte prématuré et fier de l’être

J’ai commencé à travailler à 17 ans. A l’âge où mes pairs vivaient à fond leur jeunesse, je mettais mes deux pieds dans un monde tout neuf pour moi. Plein d’excitation mais aussi d’appréhension. Ne pas savoir à quoi s’attendre est le sentiment le plus bipolaire qui soit. On se réjouit car une aventure commence, mais on s’angoisse parce que l’on sait pertinemment que tout ne sera pas rose. Jusqu’ici, cela a été une expérience truffée d’embûches mais remplie d’apprentissage.

 Après trois mois de stage professionnels concluants, je suis désormais salarié dans une boîte reconnue. A 17 ans. Un exploit, n’est-ce pas ? Moi je rends plutôt grâce au Seigneur, il a mis les personnes qu’il faut au moment qu’il fallait. Tout ça est bien beau, mais je ne saurai pas dire pourquoi, une angoisse sourde au fond de moi. Je décide de l’ignorer, car jusque-là tout se passe à merveille : je m’entends bien avec tout le monde. Je ne sais pas si c’est mon air encore poupin qui les attendrit, puisque j’ai l’impression de ne susciter que de la sympathie chez les gens. Et j’en suis fort aise, car je mets un point d’honneur à vivre en bons termes avec chaque personne formant mon entourage.

Le travail est stressant mais je m’adapte comme je peux. Mon supérieur est un vrai cœur et il m’encourage à donner le meilleur. On dirait que tout va bien dans le meilleur des mondes, pas vrai ? Je me dis la même chose… jusqu’au jour où il faut commencer l’université. A ce moment-là, l’équilibre que j’avais réussi à établir s’ébranle complètement.

Jouer à cache-cache avec le professeur

Comme je travaille en ligne, je ne suis pas obligé d’être présent au boulot. Ce qui me permet de suivre les cours en présentiel. Mais comme on m’a expressément demandé de faire en sorte que « akazi kadapfa », je continue à travailler, même en classe. Comme les écrans ne sont pas permis pendant les heures de cours – promotion des NTIC mon œil ouais ! – je dois garder un œil sur le professeur, car si je me fais griller, j’écope d’une sanction. Mais ces parties du chat et de la souris me coûtent une bonne dose de concentration, ce qui affecte mon rendement au travail.

Commence alors pour moi une des parties les plus sombres de mon existence. Je développe des espèces de crises d’angoisse. Elles surviennent à chaque fois que je vois l’arobase vert qui s’affiche lorsque l’on est « tagué » dans une discussion WhatsApp. Et pour cause, chaque fois, c’est toujours pour me reprocher quelque chose. Souvent, les mots utilisés sont durs à vous fendre le cœur. Un coup j’ai fait ça, un coup je ne l’ai pas fait. Et chaque arobase fait monter ma pression. J’ai alors des difficultés à respirer, j’ai anormalement chaud et tout ça avant même que je ne lise de quoi parle le message.

Il me faudra presqu’une année entière pour prendre le bon rythme, apprendre à jongler entre le travail et l’école.

Des amis peu compréhensifs

Depuis que je travaille, j’ai beaucoup moins de temps pour discuter avec mes amis. Ils sont habitués à une personne qui leur répond en moins de 3 secondes chrono. C’est dire combien ils sont surpris lorsque je ne réponds qu’une demie journée plus tard, voire plus. Et j’ai droit à pas mal de sobriquets : le snobinard, le lâcheur et ainsi de suite. A chacun de mes amis, j’explique le pourquoi du comment. Seuls ceux qui me comprennent comptent encore dans mon cercle privé.

Sans oublier les potes de la fac qui me tentent de toute part. « None wewe uguma ukora, nta pause uronka ? », raillent-ils. Je n’ai qu’à les ignorer, me dis-je. Mais ce n’est pas toujours évident pour le teenager que je suis encore. J’ai envie de poser mon téléphone, rejoindre ma bande et discuter des dernières performances de nos équipes de football préférées. Des fois, des envies me prennent de tout foutre en l’air et de profiter de ma jeunesse. Mais tout de suite je me reprends, me persuadant que je dois être reconnaissant. Que pas mal de jeunes donneraient beaucoup pour prendre ma place.

Un manque de reconnaissance notoire

Au boulot, je ressens comme un écart vis-à-vis de certains de mes collègues. Souvent , on ne me confie carrément aucune tâche alors que plus rien dans ce qui se fait au sein de notre service ne m’est encore secret. Tout le mérite revient à mes autres coéquipiers, deux hommes approchant la trentaine et ce, quand bien même c’est le résultat d’un travail d’équipe. On ne me voit pas, on croit même que je travaille à temps partiel, juste parce que je me trouve à la fac la plupart du temps. S’ils étaient au courant de mes parties de cache-cache en classe pour éviter que « akazi gapfa », s’ils connaissaient mes réveils à trois heures du matin pour réviser mes examens parce que le travail occupe toute ma journée…

J’ai beau me dire qu’il faut faire fi de tout ceci, mais mon amour-propre ne peut s’empêcher de se sentir blessé. Je me sens rabaissé. Pourquoi, seulement par mon jeune âge, les gens se permettent-ils de tirer des conclusions sans rien savoir de la situation ? Savent-ils seulement combien d’efforts je fournis pour que tout se passe bien ? Mais non ! Ils n’en ont rien à secouer que je me donne corps et âme pour mon job, jusqu’à en oublier ma famille, mes amis, moi-même.

Un jour, j’ai raconté mes états d’âme à un de mes coéquipiers, mon confident. Il m’a dit deux phrases qui m’aident encore aujourd’hui lorsque mes accès d’égocentrisme se réveillent : « Ce métier est ingrat, personne ne te remerciera jamais. A toi de limiter l’impact que cela aura sur toi ». Depuis, et après quelques discussions avec des êtres chers, je me fiche de ce que les autres peuvent penser. A quoi bon se faire du mauvais sang pour rien ? Seuls ceux qui reconnaissent mes efforts comptent, un point c’est tout.

Le jeu en valait la chandelle

Malgré les sales moments au début de ma vie professionnelle, je suis très reconnaissant pour ce travail. Il m’a permis de grandir considérablement. J’ai rapidement appris à gérer un revenu, à épargner. Ce qui m’a donné l’opportunité d’appréhender le futur très tôt, d’un point de vue financier.

Cela m’a également permis de rencontrer des personnes influentes, ce qui m’a ouvert plusieurs opportunités. Grâce à ce travail, j’ai pu atteindre un objectif que je m’étais fixé depuis l’école secondaire: être le plus indépendant possible après les Humanités Générales. Alors peu importe les crises d’angoisse, le manque de reconnaissance et consort, cette aventure aura valu la peine d’être vécue. J’ai certes été obligé de devenir adulte avant l’âge, mais n’est-ce pas là une de mes plus grandes prouesses ?

 

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Les commentaires récents (2)

  1. j’adores. Merci beaucoup, et surtout sur la phrase de ton confident qui colle avec ce que je vis maintenant : « Ce métier est ingrat, personne ne te remerciera jamais. A toi de limiter l’impact que cela aura sur toi ».

  2. Excellent témoignage !
    Tu iras loin. L’adage dit que l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, toi tu fais plus que te lever et en plus tu réussis.
    Tiens bon car « le travail anoblit l’homme ».
    Merci pour ton beau témoignage.