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Emelyne Kwizera : héritière et victime de son statut

Depuis environ vingt ans, Emelyne Kwizera se bat pour préserver l’héritage de son père et les droits de sa fratrie. À Ruhinga, en commune Matana, ce conflit foncier a pourtant viré à l’épreuve : menaces, blocages administratifs, destructions présumées et fatigue morale. Malgré une décision de justice en faveur de cette jeune dame, la paix reste hors de sa portée. Yaga s’est rendu à Mugamba pour comprendre.

« Les moulins de la justice tournent lentement, mais ils broient extrêmement fin », dit-on souvent. À force d’attendre, Emelyne Kwizera doit parfois se demander si ces moulins tourneront un jour pour elle. Emelyne est une femme de 37 ans de la commune Mugamba, zone Nyagasasa, précisément de la colline Ruhinga.  Elle ne s’est pas mariée. A la mort de ses parents, elle se charge d’élever son jeune frère et ses sœurs cadettes.

Son histoire bascule en 2006. Son dernier parent, le père, décède. Emelyne n’a que 17 ans, alors. Du jour au lendemain, elle se retrouve cheffe de famille, une lourde charge, à laquelle s’ajoute bientôt une nouvelle bataille : celle de la terre.

Pourtant, les choses semblaient claires. Du vivant de son père, en 2005, un partage du patrimoine familial avait déjà été effectué. Mais après sa mort, certains membres de la famille paternelle auraient commencé à empêcher Emelyne de louer les lopins de terre revenant à sa fratrie. Ce qui devait être un héritage devient ainsi un champ de tension.

Une justice saisie, une décision rendue

Le 19 août 2021, l’affaire RC 9393 est portée devant la justice. Le Tribunal de résidence de Mugamba tranche le litige le 5 septembre 2022. L’exécution du jugement intervient le 19 octobre de la même année.

Au cœur du dossier : le bornage de la propriété foncière des descendants de feu Vubikiro, notamment Raphaël Samusure et Thérence Ntibatingeso. Pierre Claver Havyarimana, fils de Samusure, était accusé de ne pas respecter la limite de la propriété qu’il partage avec sa cousine, Emelyne Kwizera, représentante des ayants droit de feu Ntibatingeso.

Le tribunal donne raison à Emelyne. Il rétablit le bornage initialement effectué dans le cadre familial et procède également au partage de la partie restée indivise du vivant du de cujus.

À ce stade, l’affaire aurait dû s’en arrêter là.

Mais les choses ne sont pas aussi simples

Sur le papier, le dossier a été traité avec diligence, comme nous avons pu le constater en consultant les documents du procès. Emelyne, son frère et ses sœurs auraient dû retrouver la jouissance paisible de leurs terres. Mais au Burundi, les conflits fonciers ont parfois cette particularité : même lorsqu’un jugement est rendu, la paix ne revient pas toujours.

Il y a trois ans, Yaga avait déjà consacré une chronique judiciaire à cette affaire. Nous pensions alors, avec un certain optimisme, que le dossier serait définitivement clos. Mais voilà qu’il revient, de manière plus troublante encore.

Selon Emelyne, Pierre Claver Havyarimana se serait arrogé le droit de couper 89 arbres sur la propriété qui lui revient avec ses sœurs frère. Un acte qui pourrait s’apparenter à un vol qualifié, infraction punie par l’article 275, alinéa 7 du Code pénal. Plus grave encore, il aurait également brûlé des bambous situés sur cette même propriété, en violation de l’article 30 du Code foncier en vigueur au Burundi. Un tel acte pourrait aussi tomber sous le coup de l’article 338 du Code pénal. Comme si cela ne suffisait pas, lorsque Emelyne a sollicité un certificat foncier, Pierre Claver Havyarimana a introduit une opposition, bloquant ainsi la procédure. Prise au dépourvu, Emelyne a dû reprendre le chemin des tribunaux. Rappelons-nous-en, en passant : « les moulins de la justice tournent lentement… ».

Pour les non-initiés, arracher les bornes d’une propriété constitue également une infraction au regard de l’article 342 du Code pénal. Et dès lors qu’il y a infraction, l’affaire bascule dans le champ pénal. C’est ainsi qu’Emelyne se retrouve aujourd’hui justiciable devant le Tribunal de grande instance de Matana.

Ils veulent ses terres, elle réclame sa dignité

Au-delà des arbres coupés, des bambous brûlés et des bornes contestées, Emelyne dit vivre dans la peur. Elle affirme être victime de jets de pierres contre sa maison, surtout la nuit. Elle se sent menacée et soupçonne Pierre Claver d’être derrière ces actes destinés, selon elle, à l’intimider. « Il veut simplement s’approprier les terres de notre père, alors que la justice a déjà tranché », déplore une habitante de Ruhinga.

Contacté à ce sujet, Pierre Claver Havyarimana rejette ces accusations, qu’il qualifie de balivernes. Il affirme n’avoir jamais eu de problèmes avec les autres sœurs d’Emelyne, qu’il dit même avoir eu « l’honneur de marier ». Puis il lâche cette phrase révélatrice : « Ces filles qui ne se marient pas posent parfois des problèmes. »

Il reconnaît avoir fait opposition à la délivrance du certificat foncier sollicité par sa cousine, expliquant qu’il ne comprend plus ses agissements. Pourtant, les documents du procès que nous avons consultés confirment que le tribunal a procédé au partage de la propriété et qu’Emelyne, ses sœurs ainsi que son frère ont obtenu une partie des terres. Nous avons tenté d’obtenir davantage de précisions sur ses déclarations, sans succès.

L’administration dit attendre la justice

Nous avons également approché Gaspard Nduwimana, chef de la colline Ruhinga. Il dit être au courant du conflit foncier opposant Emelyne, qu’il qualifie de ntahonikora (indigente) à Pierre Claver. Selon lui, l’administration ne peut pas s’immiscer dans une affaire pendante devant la justice.

Sur la question de la sécurité d’Emelyne, il affirme ne pas être informé. Même les sous-chefs de colline, interrogés lors d’une réunion tenue le mercredi 6 mai 2026, auraient déclaré ne pas être au courant de l’insécurité dont se plaint la jeune femme.

Même réponse du côté de Divine Nihorimbere, cheffe de la zone Nyagasasa, jointe par téléphone. Elle reconnaît que l’administration ne peut malheureusement pas intervenir dans un dossier déjà pendant devant les juridictions, mais assure qu’elle veillera à ce que la sécurité d’Emelyne soit garantie. D’après d’autres sources, une descente des autorités administratives au domicile d’Emelyne a eu lieu ce 13 mai 2026 pour s’enquérir de la sécurité de la jeune femme déjà mentionnée.

La justice oui, mais à quel prix ?

Pour une organisation basée à Bururi, qui lutte pour les droits des femmes et qui  accompagne Emelyne depuis le premier procès, le cas ne fait guère de doute. « Il s’agit bien d’une violence économique », nous a confié l’un des responsables de l’organisation.

Le dossier a toutefois connu des lenteurs liées à la réforme judiciaire. Le Tribunal de grande instance de Matana étant une nouvelle juridiction, les magistrats n’avaient pas encore été nommés. La situation semble désormais évoluer. Même le procureur a rejoint son poste. « Bientôt, le procès va pouvoir commencer », assure Me Alain Désiré Ndayikengurukiye, avocat d’Emelyne.

Mais pour lui comme pour d’autres observateurs, le simple fait qu’un deuxième procès soit nécessaire pose déjà problème. Le premier jugement avait été rendu, exécuté, et la partie perdante n’avait pas interjeté appel dans les délais légaux.

Un voisin, ayant requis l’anonymat, estime que les agissements attribués à Pierre Claver viseraient à déboussoler Emelyne, à lui faire perdre du temps, de l’énergie et des moyens qu’elle n’a pas, dans l’espoir de s’accaparer les terres plus tard.

À Matana, Emelyne n’est pas un cas isolé

Les violences économiques, dont font partis les conflits fonciers, ne sont pas rares à Matana et dans ses environs. D’après les données collectées auprès de l’organisation qui défend les droits des femmes qu’on déjà a citée, elle a déjà reçu 28 cas de violences basées sur le genre au premier trimestre 2026. Parmi ceux-ci, 20 concernent des violences économiques, quatre des violences sexuelles et quatre autres des violences physiques.

Derrière les collines paisibles de Mugamba, le combat d’Emelyne rappelle une vérité dérangeante : au Burundi, pour beaucoup de femmes, hériter ne signifie pas seulement recevoir un bien. Cela peut aussi vouloir dire affronter la famille, l’administration, les lenteurs judiciaires, les menaces et parfois l’humiliation.

Emelyne ne réclame pas un privilège. Elle demande simplement que la décision de justice rendue en sa faveur soit respectée. Elle ne se bat pas seulement pour quelques lopins de terre. Elle se bat pour sa dignité, pour la mémoire de son père, et pour le droit de ses frères et sœurs à vivre de ce qui leur revient.

Et dans cette bataille, c’est peut-être toute la question de l’égalité réelle devant l’héritage qui se joue, loin des discours officiels, dans le silence douloureux des familles déchirées.

 

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