Rares, chers et inégalement répartis, les engrais sont devenus le nerf fragile de l’agriculture burundaise. Des collines aux marchés parallèles, la grogne monte chez des agriculteurs contraints de payer le prix fort au marché noir pour sauver leurs récoltes. S’il y a dysfonctionnements dans la distribution, peut-être, est-il temps d’envisager une implication citoyenne. Au-delà de la distribution, une libéralisation du secteur pourrait aider à résoudre ce problème, selon certains experts.
La pénurie d’engrais place les agriculteurs dans une situation délicate. S’il existe des arriérés de fertilisants, il n’en demeure pas moins que les agriculteurs doivent souvent se tourner vers le marché noir, afin de tenter de sauver leurs récoltes. Comment assainir la distribution des intrants agricoles pour partager équitablement le peu disponible ?
Mais d’abord, une mise au point s’impose. Comment la distribution des engrais est-elle actuellement organisée ? Lorsque l’engrais sort de l’usine de la FOMI, il est acheminé vers les stocks des distributeurs situés dans les anciennes provinces. Ceux-ci se chargent ensuite de le transporter vers les zones. À ce niveau, l’administration locale prend le relais pour distribuer l’engrais aux agriculteurs qui en ont fait la demande en payant à l’avance leur part. Il convient de rappeler que l’engrais est subventionné par l’État, qui prend en charge une partie du coût auprès de la société productrice. Malheureusement, les premiers concernés, les agriculteurs, ne sont pas satisfaits de cette organisation actuelle de la distribution.
D.N., agricultrice de la colline Ntobwe, dans la commune de Gitega, témoigne : « Nous avons des arriérés d’engrais qui ne nous ont pas été livrés lors des saisons culturales A, B et C, et cela affecte nos activités. Pourtant, il y en a au marché noir. Totahara coûte entre 120 000 et 130 000 BIF. Imbura peut aller jusqu’à 220 000 BIF. On ne sait pas d’où provient cet engrais vendu au marché noir. »
Comment mettre l’agriculteur au centre du jeu ?
Impliquer davantage les citoyens permettrait-il de réduire les plaintes des agriculteurs ? La question a été posée à Fidèle Nahimana, moniteur agricole exerçant notamment à Mushasha, Ruvyagira et Makebuko, où il possède également des champs : « Il y a effectivement des plaintes. Des personnes sont chargées de la distribution des engrais au niveau des zones. Certains agriculteurs adhèrent à des coopératives, qui se chargent de récupérer leurs engrais. Mais même les membres de ces coopératives se plaignent. On peut dire que le citoyen est représenté par le chef de colline, qui participe à l’organisation de la distribution. C’est lui qui enregistre les tickets (récépissés). Si les citoyens étaient davantage impliqués, je pense que les choses s’amélioreraient et que les plaintes diminueraient. Ils verraient que le peu disponible est distribué équitablement et comprendraient que la pénurie n’est pas forcément imputable à l’administration. » Selon lui, les agriculteurs de chaque colline pourraient élire leurs représentants pour participer à l’organisation de la distribution.
Hussein Butoyi, chef de zone de Gitega, nuance ces propos : « Nous collaborons déjà avec les citoyens dans la distribution des engrais. Ils nous aident à identifier les tentatives de fraude, notamment lorsque certaines personnes cherchent à être servies plusieurs fois alors que d’autres ne l’ont pas encore été. Une implication plus directe des citoyens pourrait être bénéfique. Si l’administration travaille main dans la main avec eux, ce serait encore mieux. »
Ephraïm Siniremera, porte-parole et chargé des relations avec la population dans la commune de Gitega, estime pour sa part que les citoyens sont déjà impliqués : « L’organisation commence au niveau de la colline, où le chef de colline établit les listes des personnes ayant besoin d’engrais. Tous les citoyens ne peuvent pas accéder directement aux stocks ; ce serait difficile à gérer. En plus du chef de colline, il existe un comité de développement sur chaque colline, dont les membres participent à l’établissement des listes. Toutefois, si cela s’avère nécessaire, une implication plus directe des citoyens pourrait être envisagée à l’avenir. »
Le problème n’est pas aussi simple
Il serait toutefois naïf de penser que l’implication des citoyens suffirait à résoudre définitivement le problème. La situation actuelle s’explique avant tout par une insuffisance d’engrais disponible. Sans cette pénurie, la question ne se poserait même pas.
D.N., citée plus haut, est catégorique : « L’État devrait s’occuper du problème des engrais comme il l’a fait pour le sucre. Si nécessaire, il pourrait revoir les prix à la hausse, mais garantir leur disponibilité partout. Aujourd’hui, le sucre est accessible à tous, selon les moyens de chacun. Pourquoi ne pas faire la même chose avec les engrais ? »
L.J., agronome de formation ayant requis l’anonymat, partage cet avis : « La distribution des engrais organo-minéraux pose problème et cela a des répercussions sur la production agricole. Je ne suis pas certain que l’implication des agriculteurs suffise à résoudre la situation. Je plaide plutôt pour la libéralisation du secteur des engrais. S’il n’y a plus de pénurie de sucre, c’est parce que le marché a été libéralisé, permettant à différents acteurs d’en importer. Il faudrait en faire autant pour les engrais si la production locale ne suffit pas. ».
Au bout de la chaîne, il reste l’agriculteur, seul face à ses champs et à un système qui peine à fournir les intrants. Mettre la cathédrale au centre du village, ce serait peut-être commencer par là, c’est-à-dire garantir l’accès aux engrais, avant même de débattre de leur circuit de distribution. Sans semences nourries, les récoltes s’amenuisent, et sans récolte, c’est tout le système agricole qui vacille. A bon entendeur, salut.
