Le 29 octobre 2025, les élections tanzaniennes ont exposé au grand jour les fractures d’un pays longtemps considéré comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Est. Entre corruption, crise politique et défi générationnel au sein du parti au pouvoir, la Tanzanie, considérée par certains comme « Le Cerveau d’Afrique », se retrouve à un carrefour décisif. Que peut-on attendre de Samia Suluhu Hassan face à ces enjeux ? Un blogueur nous partage son point de vue.
La Tanzanie est un grand pays, un des géants de l’East African Community (EAC). Ses 54,2 millions d’habitants et sa position géographique en font un pays stratégique. Depuis Arusha, il est possible d’accéder aux villes majeures telles que Nairobi, Dodoma, Morogoro, Tanga, Kigoma et Dar es Salaam. Arusha relie l’intérieur de la Tanzanie à l’océan Indien et se situe dans une région agricole produisant café, coton et sisal dont la Tanzanie est le deuxième producteur mondial après le Brésil.
Un bref coup d’œil dans le rétroviseur
Au-delà de son importance économique, Arusha abrite plusieurs organisations régionales, notamment le siège de l’EAC et la Cour africaine des droits de l’homme. La ville a également accueilli, à un certain moment, le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Dans ce cadre, certaines pages de l’histoire du Rwanda et du Burundi se sont écrites à Arusha. C’est également là que Julius Nyerere prononça la Déclaration d’Arusha, fixant les objectifs du TANU (Tanganyika African National Union). Ce parti devint en 1977 le CCM (Chama Cha Mapinduzi) après sa fusion avec l’Afro-Shirazi Party (ASP) dirigé par Cheikh Abeid Karume, au pouvoir à Zanzibar. Nyerere devint le premier président de l’union des deux pays et Abeid Karume le premier ministre, scellant officiellement l’union entre les peuples de l’arrière-pays (Kigoma, Tabora, Mwanza, Arusha) et ceux de la côte et des îles (Kilwa, Pemba, Dar es Salaam, Zanzibar). L’histoire veut que Samia Suluhu Hassan, récemment élue, soit le premier chef d’État tanzanien né à Zanzibar lorsqu’elle succède à John Magufuli en 2021.
CCM, la racine du mal ?
Les déboires commencent en 2010. Le candidat du CCM, Jakaya Kikwete, remporte un second mandat lors des élections législatives et exécutives du 31 octobre avec 61 % des voix. Bien que le CCM perde quelques sièges au Parlement, l’opposition dénonce des fraudes électorales. Les deux mandats de Kikwete ont été marqués par la corruption. En 2008, Edward Lowassa, membre éminent du CCM et allié de Kikwete, démissionne à la suite d’un scandale de corruption. Deux ministres démissionnent également, et le président décide de remanier l’ensemble de son cabinet. Un nouveau scandale éclate en 2012 : six ministres sont renvoyés pour malversations financières. En 2015, deux ministres sont condamnés par la justice tanzanienne à trois ans de prison ferme pour ces affaires. En 2011, lors de son second mandat, Kikwete propose une révision de la Constitution. En 2014, Samia Suluhu Hassan est élue vice-présidente de l’Assemblée constituante chargée de rédiger cette Constitution. Le parti au pouvoir, l’opposition (notamment Chadema) et la société civile sont consultés. Une partie du CCM refuse certaines dispositions, notamment la décentralisation du pouvoir, craignant qu’elle favorise la montée de l’opposition. Celle-ci, au contraire, voit d’un bon œil les changements proposés. Mécontents de la gestion de cette réforme, Chadema et d’autres partis d’opposition forment la coalition Ukawa, renforçant ainsi l’opposition tanzanienne. Lors de son premier mandat, John Magufuli lutte contre la corruption, mais le CCM semble avoir perdu de son aura, surtout auprès des jeunes. La crise atteint son paroxysme lorsque Edward Lowassa quitte le CCM pour rejoindre Chadema qui, depuis 2014, attire de plus en plus de jeunes membres.
CCM, victime de la gérontocratie ?
Les élections d’octobre 2015 seront les plus serrées de l’histoire de la Tanzanie. John Magufuli l’emporte avec 58 % des voix, battant Edward Lowassa, candidat de la coalition Ukawa. Lowassa et Ukawa contestent les résultats. La crise qui secoue la Tanzanie depuis octobre 2020 et qui a fait plus de 700 victimes est le point culminant de plusieurs événements qui remettent en question la gestion du pays par le CCM.
Pour comprendre les événements actuels, il faut remonter de quelques décennies pour analyser le leadership et comprendre ce qui se passe actuellement chez le voisin du Burundi. Alors que Nyerere dénonçait l’argent et la corruption dans sa Déclaration d’Arusha, le CCM n’a pas suivi ses enseignements. Le parti est tombé dans la corruption et l’autoritarisme, symptômes d’un leadership vieillissant. La gérontocratie (gouvernement dirigé par les plus âgés) tend à maintenir le statu quo, favorisant ceux qui détiennent déjà le pouvoir.
Samia Suluhu Hassan appartient-elle à cette catégorie ? L’histoire le jugera. En attendant, le monde observe sa gestion de la crise. La Tanzanie est la colonne vertébrale de l’Afrique de l’Est, la raison dans une région où domine la violence, l’intellectuel dans une EAC encore en construction. Une Tanzanie plongée dans les abîmes de la violence serait une malédiction pour des populations africaines qui voient en elle un modèle d’excellence : le swahili à l’ONU, le parc du Serengeti, les épices de Zanzibar qui traversent océans et mers. Que la Tanzanie ne déçoive pas le monde. Elle compte tant.
