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Pénurie de carburant : le silence ne fera pas rouler les voitures

Le président Evariste Ndayishimiye vient de rappeler aux Burundais qu’il n’est pas prohibé de parler de pénurie du carburant. Un discours qui a sonné comme une libération chez certains. Mais, au-delà de la sècheresse dans les stations, comment nous en sommes-nous arrivés à ce point où parler des souffrances quotidiennes est devenu une affaire de la plus haute autorité ? Éditorial.

Depuis des années, la vie quotidienne au Burundi tourne autour d’un bidon jaune. Un champ de manioc à Nyamitanga (Cibitoke), la frontière de Gatumba et certains ménages dans nos quartiers sont devenus les centres d’approvisionnement en carburant qui fait tourner l’économie de toute une nation. Depuis, des nouvelles unités de mesure “made in Burundi” nous sont nées ; “Igikinju” pour les moins nantis ; cette bouteille en plastique de 1,5 littres et, “Ibido” ; le récipient jaune de 20 littres pour les riches.

Moins nantis et riches, ai-je dit ? Oui. Car 1 kinju peut facilement coûter 30 à 40 mille francs burundais ; soit la rémunération mensuelle de la majorité des travailleurs domestiques au Burundi.

Les files interminables dans les parkings et sur les trottoirs dans les quartiers en attente des bus, à Bujumbura et dans les zones urbaines, celles des voitures devant les stations, les taxi-vélos et taxi-motos qui décuplent aisément leurs tarifs, les familles contraintes de faire des kilomètres à pieds, les petites entreprises au bord de l’asphyxie faute de transport, etc. Voilà qui essouffle l’économie de toute une nation, selon le constat récemment dressé par le professeur Léonce Ndikumana.

Silence !

Et pourtant, tout est comme si parler de cette situation est devenu tel un acte de bravour pour certains, “un suicide” pour les autres. Il n’y pas encore deux semaines, le Conseil National de la Communication (CNC) s’est opposé à la tenue d’une synergie des médias qui avaient exprimé le souhait d’aborder les contours de ce sujet. Résultat ? Un silence pesant, absurde, alors même que chacun vivait cette réalité à chaque minute de sa vie.

Cette situation en dit long sur notre rapport à l’information. Et des questions se posent. Comment en sommes-nous arrivés à un point où il faut le « feu vert » du Président de la République pour que les citoyens osent parler librement d’un problème qui les touche tous les jours ? La communication officielle aurait-elle préféré le déni à la transparence ? Au lieu de reconnaître la crise et d’expliquer les causes – difficultés d’approvisionnement, dettes des importateurs, manque de devises, mauvaise gouvernance – a-t-on simplement préféré fermer le débat ?

“Uwuja gukira indwara …”

C’est la sagesse burundaise qui le dit ; “Uwuja gukira indwara arayirata” [celui qui veut guerir du mal le dénonce – ndlr]. Mais le carburant, ce n’est pas un luxe, c’est l’oxygène de l’économie. Interdire d’en parler, c’était comme interdire de respirer. Et c’est bien cela qui a choqué : voir la réalité se transformer en sujet tabou, alors qu’elle nous saute aux yeux à chaque cintimètre de notre trajet, chaque petit commerce qui peine à décoller, chaque bus introuvable.

Le récent rappel du Président Ndayishimiye – affirmant qu’il n’est pas interdit d’aborder cette question – sonne comme une libération symbolique. Mais encore, au fond, il révèle surtout le paradoxe d’une situation où l’État doit dire aux citoyens qu’ils ont le droit de parler de ce qu’ils vivent déjà.

Voici la leçon que je tire de ce discours du numéro un burundais : une société qui s’interdit de nommer ses problèmes ne peut non plus les résoudre. Le Burundi a besoin d’air, de vérité, de débats ouverts. Si l’on réduit la liberté de parole, on ne fait qu’alimenter les rumeurs, les frustrations et la défiance.

Alors, oui, parlons de cette pénurie. Pour comprendre, chercher des solutions et tirer des leçons. De toutes les façons, le silence ne fera pas rouler les voitures. La vérité, si.

 

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