Mugera est haut, Mugera est beau, Mugera est majestueux. La petite colline du centre-est du Burundi, n’est pas un simple point sur la carte. Elle a été le théâtre d’une mémoire complexe, où s’entrelacent spiritualité ancestrale, royauté burundaise, résistance à la colonisation et implantation du christianisme. Longtemps centre sacré du royaume, elle est aujourd’hui officiellement reconnue par le Vatican comme Basilique mineure, un titre honorifique qui relance les débats sur la mémoire spirituelle du Burundi.
« Nul n’a le droit d’effacer une page de l’histoire d’un peuple, car un peuple sans histoire est un monde sans âme », disait Alain Foka, journaliste d’origine camerounaise, animateur de la célèbre émission Archives d’Afrique. Ce blogueur qui a récemment visité Mugera avait promis d’explorer le passé pour découvrir comment ‘’Mu mana za Mugera’’ d’antan a mué en Basique mineure Saint-Antoine-de Padoue. Mugera est connu pour être un sanctuaire marial consacré depuis 1961 par les évêques du Burundi, en présence du prince Louis Rwagasore. Cependant, cela ne doit pas nous faire oublier que Mugera n’est pas née avec le catholicisme, même si ce dernier en a fait un lieu important de dévotion. Nous allons démontrer pourquoi.
Un haut lieu de la royauté et de la spiritualité traditionnelle
La colline de Mugera, située à environ 18 km au nord de la ville de Gitega, a d’abord été un centre royal et spirituel majeur de l’ancien royaume du Burundi, notamment pendant la dynastie des Barenge aux alentours du 14ème siècle, berceau d’un royaume puissant, domaine des maîtres-forgerons et centre de production d’armes renommées.
Jean Berchimas Ndihokubwayo, enseignant à l’Université du Burundi et doctorant en Histoire coloniale de l’Université Giessen (en Allemagne) rappelle le passé glorieux de Mugera : « Bien avant l’arrivée des premiers missionnaires catholiques, Mugera était l’un des cœurs battants du royaume. Nichée au confluent stratégique des rivières Ruvubu et Ruvyironza, cette colline tenait un rôle central à la fois politique, spirituel et symbolique dans la cosmologie burundaise ».
Selon les traditions orales, Mugera était “Umusozi w’Imana”, la colline de Dieu, mais pas au sens chrétien. Ce Dieu-là représentait des puissances spirituelles indigènes liées aux ancêtres, aux éléments naturels et à la destinée du royaume. A ce titre, des interdits stricts y étaient observés :
-nul ne pouvait y porter d’armes,
-même les princes royaux ne pouvaient s’y rendre librement,
-on ne pouvait ni y tuer, ni y danser de façon profane.
Le roi lui-même ne pouvait prendre de décisions majeures sans avoir sollicité, avec l’aide des Bapfumu (devins et prêtres), l’aval des puissances invisibles présentes à Mugera.
D’après Jean Berchimas, sous le règne de Mwezi Gisabo, le dernier roi indépendant du Burundi, Mugera était l’un des plus vastes et prestigieux domaines royaux, abritant des enclos à bétail (Taba, Bwiza), des espaces agricoles (Mugitenga), des tambours sacrés (Higiro, Gishora, Remera), des bosquets rituels gardés par des spécialistes. C’est d’ailleurs à Mugera, sur la colline d’Ishunga (aujourd’hui sanctuaire marial), que Mwezi Gisabo vit le jour en 1840. Il y succéda à son père, le roi Ntare Rugamba, qui y avait lui-même installé une cour royale. « Lieu de naissance de rois, d’ancrage de l’Imana et de transmission des savoirs rituels, Mugera était bien plus qu’un centre politique : c’était le cœur spirituel d’un royaume. », indique le chercheur.
L’arrivée des missionnaires : choc culturel, résistance et résignation
Le 11 février 1899, trois missionnaires catholiques, les Pères Charles Desoignies, Johannes-Michael Van Der Burgt et Antoine Van der Wee, s’installent à Mugera. Leur objectif n’est pas simplement religieux : il est aussi politique et stratégique. Et pour cause, Mugera était : une zone densément peuplée, fertile, centrale et sans présence musulmane ni protestante. Elle était symboliquement puissante.
Toutefois, la venue des nouveaux arrivants d’était pas du goût des autochtones, surtout qu’ils n’avaient demandé ni visa, ni permission pour s’installer. Ainsi donc, l’installation des missionnaires fut perçue comme une profanation. La population, terrifiée, fuit la colline, croyant à l’arrivée de créatures démoniaques (ibisuka, ibisizimwe). Certains lancèrent des chiens enragés et des taureaux ensorcelés sur le camp missionnaire, tandis que des poudres mystiques étaient répandues pour les chasser. Rappelons qu’à Muyaga, la mission a été brûlée à deux reprises par le chef Muzazi. Par la suite, une expédition dirigée par Von Grawert a quitté Uzige (Usumbula) pour sécuriser la mission. Muzazi sera contraint de payer une amende de 80 poutres d’arbres pour la reconstruction de la mission, 40 chèvres aux missionnaires et 40 autres chèvres aux militaires allemands, a indiqué le chercheur.
Mais revenons sur Mugera. Le roi Mwezi Gisabo soutint activement la résistance, allant jusqu’à exécuter les collaborateurs et effectuer des sacrifices pour restaurer l’ordre sacré. Cependant, les prêtres ne se laissèrent pas démonter. Peu à peu, ils gagnèrent des soutiens. Des chefs comme Rusange qui leur offrirent des vaches. En 1903, après la défaite de Mwezi face aux Allemands, le traité de Kiganda officialisa l’installation des missionnaires à Mugera. Bien entendu, la démarche ne fut pas seulement coercitive. A titre d’exemple, le capitaine Heinrich Bethe distribua des chèvres pour apaiser la population. C’est donc une combinaison de plusieurs facteurs qui a abouti à la reconnaissance officielle de la mission de Mugera le 6 juin 1903. Les premiers baptêmes avaient eu lieu le 14 avril 1903.
Une basilique et une nostalgie persistante
En 1958, alors que l’Église catholique célébrait le centenaire des apparitions de la Vierge Marie à Lourdes (en France), une grotte a été construite à Mugera comprenant une pierre provenant de Lourdes. C’est pourquoi ce lieu a été baptisé le sanctuaire de la vierge Marie Reine de la Paix. Plus de 65 ans plus tard, le Vatican vient d’élever Mugera au rang de Basilique mineure, une décision perçue comme une consécration par certains, mais comme une trahison par d’autres. Pour les défenseurs des traditions, cela représente un effacement. Certes il y en a qui pensent que si l’ancienne “colline de Dieu” est devenue un sanctuaire chrétien, les spiritualités ancestrales ne sont ni reconnues, ni valorisées. Le lien sacré avec les ancêtres, la nature et l’histoire du royaume est fragilisé. Il y en a même qui y voit une seconde trahison pour nos ancêtres. A ce sujet, Monfort Burakuvye, lauréat de la Faculté des langues et littérature africaines et ressortissant de Mugera, répète une anecdote d’un ‘’mukurambere’’ avec qui il s’est entretenu : « Abarundi ntamutima dusigaranye kuko umutima w’igihugu barawutwaye wari muri Karyenda, kandi akari munda y’ingoma kamenywa n’uwayikanye. Uburundi bwotekana neza Karyenda igarutse ». Kubandwa (honorer les dieux à l’ancienne), n’étant plus pratique à Mugera, il a jouté que s’il s’y avait quelqu’un pour lui apprendre comment prier comme ses ancêtres, il le ferait sans hésiter.
D’autres y voient une continuité spirituelle : le choix de Mugera par les missionnaires témoigne de la reconnaissance implicite de sa puissance spirituelle préexistante. Le chercheur Jean Berchmans rappelle ici que les missionnaires n’ont pas imposé la foi par la force, mais par la patience et la persévérance. Des milliers de Burundais ont librement adopté le christianisme, tout en continuant à respecter certaines traditions culturelles.
Un lieu à valoriser, au-delà des clivages
Mugera est aujourd’hui un lieu de pèlerinage, de mémoire et de questionnement. Elle rappelle à quel point le passé spirituel du Burundi est riche, pluriel, parfois conflictuel, mais toujours profond. Qu’on le voie comme un sanctuaire des ancêtres ou comme une basilique catholique, Mugera reste un site de dialogue entre traditions, foi, pouvoir et histoire. L’élévation de Mugera au rang de Basilique mineure va sans doute drainer encore plus de pèlerins et de touristes qui viendront se recueillir et visiter les lieux. Pour Monfort cité plus haut, il serait opportun de penser à mettre en place un ou deux musées de la culture et la tradition burundaises à Mugera. Bien plus, pour rendre à Mugera l’hommage qu’il mérite, il est aussi nécessaire de repenser les infrastructures et imaginer une meilleure façon de bien exploiter ses potentialités. Un souhait d’un de pèlerin ayant visité récemment Mugera résume bien tout cela : « Maintenant que le Vatican va nous construire une Basilique, il faudra penser à goudronner cette route qui y mène ».

Lors des négociations précédant le traité de Kiganda , le Résident Allemand a exigé que Mwezi laisse les missionnaires s’installer là oû ils voulaient dans tout le pays. Il a répondu qu’il était prêt à les laisser s’installer partout sauf sur l »Imana » ou les »Imana » de Mugera. Réponse du Résident: »ils y sont, ils y restent ». Ils sont restés. Les pères Blancs avaient comme instruction d’installer leurs premières missions près des stations militaires allemandes pour bénéficier de leur protection mais pas trop près pour ne pas être confondus avec les soldats Allemands. Quand les militaires belges sont arrivés à Usumbura en 1916 ils ont emprisonné un moment les missionnaires de la mission de Buhonga (fondée en 1902) soupçonnés d’avoir été trop proches ou collaborateurs des Allemands d’Usumbura. Je ne sais ce qui s’est passé pour ceux de Mugera qui étaient proches de la station allemande de Gitega. Les premiers missionnaires installés à Rumonge avant l’arrivée des Allemands avaient été massacrés.
Après l’incendie de la mission de Muyaga, les Allemands avaient mené une expédition punitive contre les habitants de la région qui avait laissé un souvenir terrible. C’est peut être de là que vient le surnom de Digidigi (Mitrailleuse) donné à Werner Von Grawert le Commandant de l’époque (1898-1902), il sera nommé Résident quelques années après en 1907 lors de son second séjour au Burundi. PS . A l’epoque on disait: »ku Mana za Mugera, ku Mana za Mwaro, ku mana za Vyerwa »…