A Buyenzi pullulent des chapati, des garages à ciel ouvert et des virtuoses de la mécanique. Ces derniers ne sont pas bardés de diplômes, mais ils te démontent un moteur défectueux, le réparent et te le remettent à neuf en peu de temps. Comment font ces types aux salopettes couvertes d’huile de moteur pour acquérir autant de connaissances et opérer des tours de magie sur les véhicules ? S’ils apprennent sur le tas, la validation des compétences pratiques par un complément de théorie ne serait-elle pas nécessaire ? Nous sommes allés les voir à l’œuvre.
Les automobilistes ne vont sûrement pas dire le contraire. Quand leurs véhicules tombent en panne, ils se rendent à Buyenzi où les mécaniciens du coin les réparent rapidement et à moins cher. Rarement l’on se demande comment ces braves mécanos acquièrent leurs connaissances.
Une formation sur le tas
Le moteur de votre voiture tousse pendant des mois ? Il ne va pas tarder à marcher comme un charme dès que ces magiciens de la mécanique vont le toucher. Ne parlons pas des pièces de rechange d’occasion qui s’achètent à pas cher, même si les mauvaises langues prétendent que les filous de Buyenzi peuvent vous subtiliser certaines pièces en bon état pour revenir vous les revendre une demi-heure plus tard. Un adage devenu populaire à Buja dit que l’on peut tout acheter Buyenzi, même le pneu d’un avion.
Ces types en salopettes sales n’ont pas besoin d’user leurs culottes sur le banc de l’école pour pouvoir opérer des tours de magie sur les véhicules. Il y a comme une formation sur le tas qui permet de sortir des lauréats en série. Comment fonctionne donc cette machine à fabrique des mécanos ?
Les bons mécanos, il faut les couver soi-même
La 3ème avenue de Buyenzi est une rue pavée et spacieuse. Si les garages à ciel ouvert sont proscrits à Buyenzi, ils sont tolérés au-delà d’un rond-point que je ne vais pas nommer. C’est là où nous avons rencontré Rachid*. C’est un gars très costaud dans la trentaine. Un sijdah (marque sombre sur le front des Musulmans) laisse croire que c’est un croyant pratiquant. Il n’est pas en salopette graisseuse, mais en jean moulant et tee-shirt propre, sans oublier des mocassins bien cirés. Et pour cause : il n’y a pas de boulot parce qu’il n’y a pas de clients.
« Piko mwenye anakuja alisha zoweya kazi. Rakini huu atakureteya upinzani akisha faamiyana na wa clients (Il y a celui qui vient alors qu’il s’y connaît déjà en mécanique. Mais celui-là ne va pas tarder à te défier après avoir familiarisé avec les clients, ndlr) ». Voilà ce que répond Rachid à propos du recrutement de nouveaux mécaniciens. Selon lui, il est bien d’initier soi-même ses futurs mécanos. Pour caricaturer, Rachid aime prendre ses apprentis au berceau.
Deux chèvres pour intégrer le métier ?
Dans le temps, il y avait des rites pour intégrer les novices dans le métier. Il se dit qu’il fallait amener d’abord une chèvre bien grasse au chef de garage avant de commencer l’apprentissage, et une autre après l’apprentissage avant d’intégrer officiellement le métier. Est-ce toujours le cas ? Rachid répond : « Cela a déjà changé depuis longtemps. Moi j’ai appris le métier gratuitement. Mzee Abdallah * m’a pris sous son aile et m’a tout appris. Je ne peux pas faire payer les gens alors que j’ai appris gratuitement. Mais, pour la petite histoire, un ami m’a amené un apprenti. Je l’ai pris dans mon garage gratuitement. Or l’ami en question lui avait fait payer une somme de 400 mille BIF à mon insu. Ça a été un grand déballage quand les parents de l’apprenti ont compris qu’ils se sont fait rouler dans la farine, car je ne fais jamais payer mes apprentis ».
Normalement, quand tu as bien assimilé les rudiments du métier, ce n’est pas le parrain qui t’adoube. Ce sont les clients qui viennent te chercher parce qu’ils savent que tu maîtrises la mécanique. Il se dit que quand le gérant du garage a constaté qu’un apprenti devient mûr, il lui achète un outillage complet et le laisse partir pour s’établir à son compte. « C’est une histoire à dormir debout. Ce sont les clients qui viennent te chercher quand ils savent que tu es bon. Après, quand tu as assez de moyens, tu décides de construire ton propre garage et c’est à ton tour de prendre des stagiaires ».
La théorique ou la pratique ? Le choix de Rachid
« Oui, il y a des programmes qui nous amènent des stagiaires dans un cadre formel. Ils gagnent et nous gagnons aussi. Mais, en dehors de ces cadres bien définis, ceux qui ont fréquenté les écoles classiques de mécanique font la grosse tête. Ils ont l’air supérieur et nous, on se fait une joie de leur faire comprendre qu’ils ne savent rien. La théorie sans la pratique n’est rien », voilà la réponse de Rachid. Il répondait à notre réticence par rapport à ces pseudo-mécanos qui n’ont appris que sur le tas, mais qui se targuent de pouvoir réparer même un avion.
Selon lui, la théorie c’est bien mais la pratique est infaillible. On peut toujours choisir de la valider par une formation théorique sommaire alors que l’inverse n’est pas facile.
Ici les propos de Rachid interpellent. Comment le système éducatif burundais pourrait-il s’adapter aux besoins du marché du travail ? Il est vrai que tel que conçu actuellement, ce système penche beaucoup plus vers la formation théorique ‘‘idafata iswa’’, disent certains. Pour avoir une main d’œuvre professionnellement actif, il faut axer la formation sur la pratique. Une validation des compétences pratiques par un complément de théorie ne ferait du mal à personne. Comment Buyenzi peut-il prendre le relais des écoles de mécanique classiques pour former un mécano complet, professionnellement parlant ? That is the question.
* : nom d’emprunt
